Une question culturelle... et politique
Le 2 avril dernier, la majorité régionale a accordé une nouvelle subvention au spectacle « Murmures de la Cité ». Avec mes collègues des groupes de gauche, nous nous y sommes opposés.
En tant que membre de la commission Culture du Conseil régional, où je représente mon groupe sur ces questions, j'ai eu l'occasion de suivre directement ce dossier.
Cette opposition n'avait rien contre les bénévoles, les artistes ou les spectateurs qui participent à cette aventure.
Elle n'avait rien non plus contre le fait de raconter l'histoire de France.
Bien au contraire.
Car le véritable sujet n'est pas là.
Le véritable sujet est de savoir quelle histoire est racontée, qui la raconte, avec quels soutiens, quelles références et, surtout, avec l'argent de qui.
Une cohérence qui interroge
Depuis plusieurs années, la Région Auvergne-Rhône-Alpes développe une politique culturelle qui interroge.
Pris isolément, chacun des projets soutenus peut sembler relever du patrimoine, de la transmission ou de la valorisation historique.
Mais lorsqu'on les observe ensemble, lorsqu'on relie les points, une cohérence apparaît.
Toujours les mêmes périodes.
Toujours les mêmes symboles.
Toujours les mêmes figures.
Toujours la même vision du passé.
Comme si l'histoire de France se résumait à une longue marche glorieuse reliant Vercingétorix à Charlemagne, de Jeanne d'Arc à Louis XIV, dans un récit continu où les aspérités disparaissent et où les contradictions s'effacent.
Pourtant, l'histoire de France est infiniment plus riche que cela.
Elle est faite de cathédrales et de barricades, de rois et de citoyens, de batailles mais aussi de conquêtes sociales, de traditions mais également de ruptures.
Elle est celle des résistants, des ouvriers, des instituteurs, des paysans, des artistes, des femmes qui ont conquis leurs droits, des millions de Français venus d'ailleurs qui ont contribué à bâtir notre pays.
Une démocratie adulte ne choisit pas entre ces mémoires. Elle les assume toutes.
Un environnement idéologique qui mérite débat
C'est précisément pour cette raison que nous avons considéré qu'il était légitime de nous interroger sur le soutien public accordé à « Murmures de la Cité ».
Car ce débat ne porte pas uniquement sur un spectacle.
Il porte aussi sur l'environnement idéologique dans lequel celui-ci s'inscrit.
Les interrogations soulevées ces derniers mois concernant les liens entre l'association organisatrice, l'association Sophia Polis et le soutien apporté par le Fonds du Bien Commun créé par Pierre-Édouard Stérin ne peuvent être balayées d'un revers de main.
Pris séparément, chacun de ces éléments pourrait donner lieu à discussion.
Pris ensemble, ils dessinent une orientation.
On y retrouve des personnalités qui défendent depuis longtemps une vision identitaire de la société française.
On y croise Jean-Yves Le Gallou, ancien dirigeant du Front national et promoteur de la « remigration ».
On y retrouve Bernard Lugan, régulièrement présenté comme une référence dans certains milieux identitaires alors que nombre de ses travaux sont contestés dans le monde universitaire.
On y retrouve également Marion Sigaut, longtemps proche de la sphère d'Alain Soral.
Chacun est libre de ses convictions.
Chacun est libre de ses fréquentations.
Mais une collectivité publique n'est pas un particulier.
Lorsqu'elle attribue des subventions, elle agit au nom de l'ensemble des habitants de la région.
Cette responsabilité impose une vigilance particulière.
Les références ne sont jamais neutres
Plus troublant encore est le rapport entretenu avec certaines références intellectuelles.
Robert Brasillach fut un écrivain reconnu pour ses qualités littéraires.
Il fut également l'une des figures majeures du collaborationnisme et de l'antisémitisme français.
Personne n'interdit de le lire, de l'étudier ou de l'analyser.
Mais lorsque son héritage littéraire est évoqué sans que soit rappelée la nature de son engagement politique, il est légitime de s'interroger.
Les mots ont une histoire.
Les symboles ont une mémoire.
Les références ne sont jamais totalement innocentes.
L'histoire mérite mieux que les raccourcis
Une dernière remarque mérite d'être formulée.
Il est arrivé, lorsque nous avons interrogé certaines lectures orientées de l'histoire ou certaines politiques mémorielles soutenues par la Région, que l'on nous renvoie presque par réflexe à François Mitterrand, à la Francisque ou encore à Vichy.
Ce réflexe est révélateur d'une certaine manière de pratiquer l'histoire, non comme une recherche de vérité, mais comme un réservoir d'arguments dans lequel chacun viendrait puiser ce qui l'arrange.
Pourtant, l'histoire mérite mieux que ces raccourcis.
Oui, le parcours de François Mitterrand pendant la guerre fut complexe et continue d'être étudié par les historiens.
Mais l'histoire de Vichy ne se résume pas à un homme.
Le 10 juillet 1940, lorsque les parlementaires furent appelés à voter les pleins pouvoirs au maréchal Pétain, quatre-vingts seulement refusèrent.
Parmi eux figuraient trente-six parlementaires socialistes, aux côtés de radicaux et d'autres républicains attachés aux institutions démocratiques.
Aucun camp politique ne peut revendiquer à lui seul le monopole du courage.
Mais aucun ne devrait davantage s'arroger le droit de réécrire les faits.
Une mémoire ou une histoire ?
Au fond, c'est précisément ce qui est en jeu dans le débat qui nous occupe aujourd'hui.
Car l'histoire n'est ni un décor ni un accessoire de communication.
Elle ne consiste pas à choisir les épisodes qui confortent une vision du monde tout en reléguant les autres dans l'ombre.
L'exigence républicaine, laïque et universaliste consiste au contraire à regarder notre passé dans toute sa complexité, avec ses grandeurs, ses fautes, ses combats et ses contradictions.
Lorsque l'on commence à sélectionner les souvenirs qui nous conviennent pour construire un récit politique, on cesse peu à peu de transmettre l'histoire pour commencer à fabriquer une mémoire orientée.
Derrière les subventions, un récit
Au fond, la question qui nous est posée dépasse largement le seul cas de « Murmures de la Cité ».
Elle concerne la politique culturelle conduite depuis plusieurs années en Auvergne-Rhône-Alpes.
Car il est difficile de ne pas voir une cohérence entre le soutien apporté à certains spectacles historiques, la valorisation de certains lieux emblématiques ou encore la promotion récurrente d'un récit national héroïque, identitaire et orienté.
Le site de Gergovie est un patrimoine exceptionnel.
Personne ne songe à le contester.
Mais lorsqu'une collectivité choisit systématiquement les mêmes symboles, les mêmes références et les mêmes imaginaires, elle ne se contente plus de financer la culture.
Elle contribue à construire un récit.
Et c'est précisément là que le débat devient politique.
La culture doit rassembler
La République n'est pas la propriété d'une mémoire particulière.
Elle est l'héritière de toutes les mémoires françaises.
La culture publique devrait avoir pour vocation de les faire dialoguer, non d'en privilégier certaines au détriment des autres.
C'est le sens même de l'universalisme républicain : faire vivre un récit commun qui n'efface personne et qui n'enferme personne.
Le problème n'est pas l'amour de la France.
Nous le partageons.
Le problème n'est pas l'intérêt pour l'histoire.
Nous le partageons également.
Le problème apparaît lorsque l'amour du passé devient la sélection du passé.
Lorsque certaines mémoires sont éclairées par les projecteurs tandis que d'autres demeurent dans l'ombre.
Lorsque l'histoire cesse d'être un champ de connaissance pour devenir un instrument de démonstration.
Une Région n'a pas vocation à écrire un roman national officiel.
Elle doit soutenir la pluralité des regards, la diversité des approches, la confrontation des idées et la richesse du débat intellectuel.
La culture n'est jamais aussi forte que lorsqu'elle accepte la complexité.
Elle s'affaiblit lorsqu'elle prétend la simplifier.
Pourquoi nous nous y sommes opposés
Voilà pourquoi nous nous sommes opposés à cette subvention.
Non pour censurer.
Non pour interdire.
Mais parce que l'argent public appartient à tous.
Et parce qu'il mérite mieux que de servir, même indirectement, une lecture particulière de l'histoire présentée comme une évidence.
Derrière les costumes, les décors et les effets de lumière, ce n'est pas seulement un spectacle qui se joue.
C'est une bataille culturelle.
Et cette bataille se joue aussi avec notre argent.
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