Ces ordinaires qui ne devraient jamais le devenir
Hier, dans un magasin du quartier Hoche, j’ai assisté à l’une de ces scènes dont on pourrait détourner les yeux parce qu’elles appartiennent, croit-on, à l’ordinaire.
Mais certains ordinaires ne devraient jamais le devenir.
Une femme avait été surprise en train de dissimuler des produits et de modifier certaines étiquettes. Un salarié l’a simplement rappelée à l’ordre, comme son travail l’exigeait.
C’est alors que tout a basculé.
Ce qui aurait pu rester un rappel banal à une règle commune s’est transformé en déferlement de mépris.
D’abord contre le travail lui-même, avec cette idée étrange qu’un salarié devrait se désintéresser de ce qui se passe autour de lui au seul motif qu’il n’est pas propriétaire de l’entreprise qui l’emploie.
Comme si bien faire son métier était devenu une forme de naïveté. Comme si la conscience professionnelle était désormais quelque chose dont il faudrait presque s’excuser.
Quand les mots franchissent une autre frontière
Puis les mots ont franchi une autre frontière.
Des insultes racistes, crues, répétées, d’une brutalité difficile à restituer sans leur redonner une place qu’elles ne méritent pas.
Et il y avait dans cette scène quelque chose de plus vertigineux encore : celle qui prononçait ces mots semblait porter, dans une histoire probablement lointaine, des racines voisines de celles de l’homme qu’elle voulait ainsi rabaisser.
Comme si le mépris avait fini par apprendre à ne plus reconnaître les siens.Comme si l’humiliation subie quelque part pouvait, un jour, devenir l’humiliation infligée à quelqu’un d’autre.
La dignité silencieuse de celui qui continue
Face à elle, cet homme est resté d’un calme impressionnant.
Pas de surenchère. Pas d’insulte rendue. Simplement cette dignité silencieuse de celui qui sait pourquoi il est là et qui continue, malgré tout, à faire son travail.
Et depuis, je pense à lui.
À eux, surtout.
À tous ceux que l’on croise sans vraiment les voir. Ceux qui ouvrent les magasins, remplissent les rayons, conduisent les bus, nettoient nos rues, soignent, livrent, accueillent, encaissent.
Ceux dont les salaires ne racontent certainement pas l’importance réelle.
Ceux qui font encore tenir la ville
Nous parlons beaucoup de la ville, de ses fractures, de ses quartiers, de ses abandons.
Mais une ville tient aussi grâce à eux.
Elle tient par ces présences modestes et quotidiennes qui empêchent précisément les choses de se défaire complètement.
Un commerce ouvert, un salarié derrière une caisse, quelqu’un qui répond, renseigne, veille, travaille : cela paraît dérisoire. Ça ne l’est pas.
C’est parfois ce qui sépare encore un quartier vivant d’un quartier que l’on commence à abandonner.
Les abandons commencent parfois par de petites violences
Alors il faudrait peut-être y penser avant de les insulter, de les mépriser, de leur expliquer que leur travail ne vaut rien.
Car à force d’user ceux qui tiennent encore debout ce qui nous entoure, ils finiront un jour par partir.
Et lorsque les portes resteront closes, lorsque les services disparaîtront, lorsque les commerces ne trouveront plus personne pour y travailler, il sera trop facile de parler ensuite d’abandon.
Il faudra aussi se souvenir que les abandons commencent parfois ainsi : par mille petites violences répétées jusqu’au jour où quelqu’un décide qu’il ne viendra plus.
Ne pas attendre leur absence
Hier, j’ai voulu témoigner personnellement mon soutien à cet homme.
Aujourd’hui, j’ai simplement envie de rendre hommage à tous les autres.
À ceux qui continuent.
À ceux qui encaissent parfois bien davantage que nos achats.
À ceux qui, sans bruit, empêchent encore certains morceaux de notre cité de se fissurer.
On ne devrait jamais attendre leur absence pour comprendre la valeur de leur présence.