Respecter la ferveur sans renoncer aux questions
Je n’ai rien contre la ferveur. Rien contre la foi non plus.
Dans une République laïque, chacun doit pouvoir croire, ne pas croire, pratiquer sa religion ou n’en pratiquer aucune. La laïcité n’efface pas les convictions, elle garantit leur liberté.
Alors oui, voir des centaines de milliers de personnes accueillir le pape Léon XIV en France mérite d’être respecté.
Mais quelque chose, dans toute cette effervescence, m’interroge.
Quand le faste entoure un message de simplicité
Les foules, les écrans géants, les dispositifs exceptionnels, cette scénographie immense autour d’un homme qui porte pourtant une parole fondée, entre autres, sur l’humilité, la simplicité et l’attention aux plus pauvres.
La visite représente un budget de 27 millions d’euros pour l’Église de France, financé très majoritairement par les dons.
Ce n’est donc pas une affaire d’argent public que je veux instruire. C’est presque une question spirituelle.
Je ne peux m’empêcher de me demander ce que cette somme aurait pu devenir autrement, combien de mains tendues, combien de repas, combien de nuits à l’abri, combien de vies accompagnées.
Il ne s’agit pas d’opposer la foi à la solidarité, mais simplement de se demander si le faste est toujours le meilleur écrin pour un message qui nous rappelle si souvent que l’essentiel se trouve ailleurs.
Toute ferveur contient peut-être ce paradoxe : elle élève ce qu’elle célèbre.
Mais lorsqu’elle devient immense, médiatisée, presque spectaculaire, il faut prendre garde à ne pas élever l’homme lui-même jusqu’à la place du symbole qu’il porte.
Le pape exerce une grande responsabilité spirituelle. Il n’en demeure pas moins un homme.
Et c’est peut-être précisément là que commence la nécessité de garder une juste distance.
Raconter une croyance n’est pas la partager
Cette distance vaut aussi pour ceux qui racontent l’événement.
France Télévisions, diffuseur officiel de la visite, a prévu près de 40 heures de programmes, avec plusieurs dizaines d’heures de direct.
L’événement mérite évidemment d’être couvert. Mais certains commentaires m’ont parfois surpris, comme si la distance journalistique se laissait gagner par la ferveur.
Sur un service public, cette frontière mérite peut-être encore davantage d’attention : raconter une croyance n’est pas la partager, rendre compte d’une émotion n’oblige pas à l’épouser.
À Saint-Marin, quelques minutes qui en appelaient d’autres
Cette question de la juste distance me ramène aussi à Saint-Marin, ce petit pays qui est aussi le mien.
Léon XIV y était le 22 août dernier, dans une atmosphère plus simple, plus resserrée.
Et ce sont parfois les moments les plus sobres qui laissent le plus de choses en suspens : quelques mots que l’on aurait voulu prolonger, quelques minutes de plus pour aller au-delà du protocole et aborder ce qui demeure dans l’ombre.
Les enfants que l’Église n’a pas protégés, ceux que l’on n’a pas crus, ceux auxquels on a demandé de se taire.
Les enfants que l’Église n’a pas protégés
Le rapport Sauvé a estimé à environ 330 000 le nombre de personnes ayant subi, mineures, des violences sexuelles commises par des clercs, religieux ou personnes liées aux institutions catholiques en France entre 1950 et 2020.
Ce chiffre reste une estimation, et il ne prétend évidemment pas avoir retrouvé chaque victime.
Derrière lui, il y a des enfances, des silences, des vies fracassées.
Il y a aussi une mécanique de pouvoir, celle qui permet à une autorité morale, spirituelle ou institutionnelle d’exercer sur un enfant une influence qu’il n’a pas les moyens de contester.
Et puis il y a eu l’abbé Pierre, comme un rappel brutal qu’aucune œuvre, aucune réputation, aucune soutane ne peut placer quelqu’un au-dessus de la vérité.
Léon XIV doit rencontrer en privé des victimes pendant son séjour en France, et il faut s’en réjouir.
Mais dans un pays aussi profondément marqué par ce scandale, j’aurais aimé que cette question occupe une place plus forte, plus visible, plus introspective encore.
Lorsqu’on choisit de parler à la jeunesse, on ne peut oublier ceux dont l’enfance a précisément été meurtrie au sein même de l’Église.
S’adresser aux jeunes, c’est aussi parler à ceux qui ont été des enfants que l’on n’a pas protégés.
À qui appartiennent notre corps et notre conscience ?
Et c’est peut-être là que la question devient plus vaste.
Derrière ces violences, il y a le corps de l’autre dont quelqu’un s’est cru autorisé à disposer. Il y a aussi sa conscience, sa capacité à dire oui, à dire non, à choisir pour lui-même.
Dès lors, la question de la fin de vie n’arrive plus comme un autre sujet. Elle prolonge, autrement bien sûr, une même interrogation sur la liberté et la dignité.
À l’Élysée, Léon XIV a défendu sa conception de la protection de la vie et mis en garde contre ce qu’il appelle une « mort programmée ».
C’est sa conviction, et elle doit pouvoir être exprimée. Mais un dialogue suppose aussi d’entendre ce que dit la société à laquelle on s’adresse.
En 2024, une enquête Ifop indiquait que 86 % des catholiques pratiquants interrogés se déclaraient favorables au recours à l’euthanasie, et 81 % au suicide assisté.
Même parmi les croyants, la conscience ne parle donc pas d’une seule voix.
Une dignité qui passe aussi par la liberté
Pour ma part, je crois à une dignité qui passe aussi par la liberté : la liberté de disposer de son corps et, lorsque la maladie ne laisse plus d’horizon supportable, lorsque la décision est libre, consciente et éclairée, la liberté de pouvoir dire :
Ma vie m’appartient aussi jusque dans sa dernière page.
Cela n’impose rien à personne.
Et c’est précisément le sujet.
Sur une question aussi intime, personne ne devrait imposer sa conviction à l’autre.
Protéger, respecter, entendre
Et c’est peut-être là que tout se rejoint.
À qui appartiennent notre corps et notre conscience ?
Jusqu’où une institution, une autorité morale ou une croyance peut-elle prétendre décider pour l’autre ?
Il existe évidemment une différence fondamentale entre la violence exercée sur un enfant et le débat démocratique autour de la fin de vie.
Mais une même exigence traverse ces questions : aucune autorité ne devrait jamais transformer son influence en pouvoir sur l’intimité d’un autre être humain.
Protéger les plus vulnérables, respecter la conscience, garantir le consentement, entendre la parole de celui qui souffre : c’est peut-être là que commence réellement la dignité.
L’humilité devant la vérité
Parce qu’une Église qui veut parler à la jeunesse doit évidemment lui parler d’espérance, mais elle doit aussi lui parler de vérité.
Elle doit regarder en face les enfants qu’elle n’a pas protégés, entendre les victimes qu’elle n’a pas entendues, accepter les questions que les nouvelles générations lui posent sur leur corps, leur conscience, leur liberté et leur propre existence.
C’est peut-être cela, finalement, l’humilité : non pas l’absence de cérémonies ou de grands rassemblements, mais accepter que la vérité soit toujours plus grande que l’institution que l’on représente.
Alors, après les foules, les chants, les millions dépensés, les discours et les images, il restera une question beaucoup plus silencieuse :
Qu’aurons-nous fait de toute cette lumière ?
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