Quand les victimes attendent et que le temps passe
Nous vivons dans une société où les victimes doivent parfois consacrer des années à faire entendre leur parole, quand ceux qu'elles accusent poursuivent leur existence, occupent l'espace public et, pour certains, continuent de distribuer des leçons de morale avec une arrogance confondante.
Cette asymétrie devrait nous révolter davantage qu'elle ne nous étonne.
Certaines affaires judiciaires rappellent cette terrible réalité : le temps passe, les procédures s'éternisent, les victimes s'épuisent.
Et lorsque la justice arrive enfin, les années ont parfois emporté les preuves, les témoins et jusqu'à l'espoir d'être entendu.
Une lenteur qui peut devenir l'alliée objective de l'impunité.
Des chiffres vertigineux, une injustice structurelle
Les chiffres sont vertigineux.
Chaque année, en France, 160 000 enfants seraient victimes de violences sexuelles. Un enfant toutes les trois minutes.
Selon une estimation rappelée par la CIIVISE, seuls 1 % des agresseurs seraient condamnés dans les situations d'inceste.
En 2024, près de 65 % des affaires de violences sexuelles concernant des personnes mises en cause ont fait l'objet d'un classement sans suite.
En 2023, les condamnations pour viol représentaient l'équivalent de seulement 3,32 % du nombre de plaintes déposées cette année-là, et 0,4 % du nombre estimé de victimes.
Ces indicateurs ne suivent pas tous les mêmes dossiers, mais révèlent un gouffre entre l'ampleur des violences et la réponse pénale.
Derrière cette arithmétique de l'effroi se dessine une injustice structurelle, une véritable épidémie sociale dont nous n'avons toujours pas pris la pleine mesure.
La respectabilité ne saurait être un bouclier
Car les prédateurs sexuels existent dans tous les milieux.
Ils peuvent se dissimuler derrière une respectabilité de façade, une position d'autorité, une réputation ou une influence publique.
Aucun statut, aucune posture morale ne devrait permettre à quiconque d'échapper à des investigations rigoureuses et, lorsque les faits sont établis, à une sanction à la hauteur de leur gravité.
Le vacarme n'est pas un brevet de respectabilité
Certains cercles politiques semblent pourtant avoir fait de la probité une propriété privée, réservée à ceux qui gravitent dans leur orbite.
Une probité si éclatante qu'elle finirait presque par aveugler.
Le cynisme y côtoie les contrevérités, l'agressivité tient lieu d'argument et l'indignation change de visage selon les circonstances.
Derrière cette agitation permanente, une évidence demeure : le vacarme n'a jamais constitué un brevet de respectabilité.
Présomption d'innocence et droit des victimes
La présomption d'innocence est fondamentale.
Elle n'interdit ni d'écouter les victimes ni d'exiger des comptes sur les défaillances de notre justice.
Combien de victimes faudra-t-il encore laisser dans l'ombre ?
Combien de victimes faudra-t-il encore laisser dans l'ombre ou l'attente ?
Une République qui laisse s'installer un tel fossé entre les violences dénoncées et la justice rendue ne révèle pas seulement ses défaillances judiciaires, mais aussi l'étendue de son renoncement politique.
Et ce renoncement, à force d'être toléré, finit par ressembler à une forme de complicité collective.