Ligne de Crête

Quand nos enfants deviennent les soldats du narcotrafic

Une parole vive pour penser le présent, nommer les faits et imaginer demain.

La fusillade de Mistral et l’implication présumée de très jeunes adolescents ne relèvent plus du simple fait divers. Elles révèlent une réalité plus profonde : celle d’un narcotrafic qui recrute désormais ses soldats parmi les enfants. À travers les expériences menées ailleurs dans le monde et près de quarante années d’observation du terrain, j’ai voulu comprendre ce qui fonctionne, ce qui échoue et ce que nous ne pouvons plus nous permettre d’ignorer.
Adolescents et narcotrafic
Derrière chaque adolescent recruté par un réseau criminel, il y a un enfant que la République n’a pas réussi à protéger.

Vertige

Vertige.

Vertige devant l’âge des victimes.

Vertige devant l’âge des auteurs présumés.

Vertige devant cette mécanique qui transforme peu à peu des adolescents en soldats d’une économie criminelle dont ils ne sont souvent que les instruments remplaçables.

À Grenoble, après la fusillade mortelle du quartier Mistral, deux adolescents de 16 et 17 ans ont été interpellés. Quelques jours auparavant, un autre adolescent de 16 ans était retrouvé assassiné.

Ces événements ne disent pas seulement quelque chose de la violence. Ils disent quelque chose de notre époque.

Car derrière ces drames apparaît une réalité de plus en plus difficile à ignorer : le narcotrafic n’est plus seulement une économie criminelle. Il est devenu une machine à recruter nos enfants.

Une question de souveraineté

Partout dans le monde, les organisations criminelles utilisent les plus jeunes comme guetteurs, livreurs, revendeurs ou exécutants.

Ils coûtent moins cher, attirent moins l’attention et sont plus facilement remplaçables.

Les événements récents ont au moins le mérite de lever les dernières ambiguïtés. Nous ne sommes plus face à un phénomène marginal ou passager.

Nous sommes confrontés à une évolution profonde qui touche désormais le cœur même de notre pacte républicain.

Car le narcotrafic n’est plus seulement un problème de sécurité. Il est devenu un problème de souveraineté.

Lorsqu’une organisation criminelle recrute des enfants, impose sa loi à un quartier, menace des habitants, organise des représailles armées et fait circuler des millions d’euros en dehors de toute règle démocratique, elle conteste directement l’autorité de la République.

Elle exerce une forme de pouvoir concurrent sur certains territoires.

Ce que le monde nous enseigne

Le monde nous offre aujourd’hui suffisamment d’exemples pour comprendre ce qui fonctionne et ce qui échoue.

La Colombie a compris qu’on ne gagne pas uniquement avec la police. Medellín a commencé à reprendre pied lorsque la reconquête sécuritaire s’est accompagnée d’une reconquête éducative, sociale et urbaine.

Les transports publics, les écoles, les bibliothèques, les équipements culturels et une présence permanente de l’État ont joué un rôle aussi important que les opérations policières.

Le Mexique a montré qu’éliminer les chefs sans assécher le recrutement ne suffisait pas.

Lorsqu’on coupe les branches sans s’attaquer aux racines, la forêt repousse.

L’Italie a démontré qu’il fallait également frapper les patrimoines criminels, saisir les biens, suivre l’argent et détruire le prestige social des trafiquants.

Les magistrats antimafia ont compris avant beaucoup d’autres que l’argent était le véritable nerf de la guerre.

Mais l’exemple qui devrait sans doute retenir toute notre attention est celui de Glasgow.

La leçon de Glasgow

Pendant des années, cette ville fut l’une des plus violentes d’Europe.

Les autorités écossaises ont alors fait un choix audacieux : considérer la violence comme une épidémie sociale.

Une épidémie ne se combat pas uniquement en traitant les symptômes. On cherche les foyers de contamination, on protège les populations les plus exposées et on agit avant que le phénomène ne se propage.

Les policiers, les éducateurs, les enseignants, les associations, les magistrats et les travailleurs sociaux ont commencé à travailler ensemble autour d’une même stratégie.

La fermeté demeurait. Mais elle n’était plus seule.

Une violence qui recrute des enfants doit être traitée comme une épidémie sociale.

Empêcher le recrutement

Aucun pays ne s’est sorti du narcotrafic par la seule prévention. Aucun pays ne s’en est sorti par la seule répression.

Tous ceux qui ont obtenu des résultats ont combiné fermeté, prévention, présence humaine et continuité de l’action publique.

Depuis bientôt quarante ans, j’observe les fragilités sociales sous des formes différentes.

Au Samu social de Grenoble, que nous avons créé en 1990, j’ai vu comment certaines dépendances alimentaient déjà des économies parallèles.

Aujourd’hui encore, comme conducteur de bus dans les quartiers populaires de notre agglomération, je continue d’observer une partie de cette réalité quotidienne.

Surtout, j’écoute les habitants. Ils savent ce qui se passe. Ils connaissent les points de deal. Ils connaissent les pressions qui s’exercent sur certaines familles et certains jeunes.

Leur principal sentiment n’est pas seulement l’insécurité. C’est l’impression que leur quartier leur échappe peu à peu.

Réaffirmer la République

C’est pourquoi les demi-mesures ne suffiront plus.

Il faudra davantage d’éducateurs spécialisés, davantage de prévention précoce, davantage de soutien aux familles, davantage d’investissements dans l’école, la culture, le sport et l’insertion professionnelle.

Mais il faudra également davantage d’enquêteurs, davantage de magistrats, davantage de moyens de renseignement et davantage de saisies patrimoniales.

Il faudra surtout réaffirmer concrètement la présence de la République dans les territoires les plus touchés.

Car derrière chaque adolescent recruté par un réseau, il n’y a pas seulement un délinquant de plus.

Il y a un enfant de moins pour la République.

Le monde nous a déjà montré ses réussites. Il nous a déjà montré ses erreurs. Les études existent. Les expériences existent. Les enseignements existent.

La seule question qui demeure est désormais celle du courage politique.

Aurons-nous la lucidité d’agir avant que d’autres enfants ne deviennent, à leur tour, les fantassins d’une guerre qui n’aurait jamais dû être la leur ?

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