Quand les mots réveillent de vieux démons
Il y a des mots que la politique devrait manier avec précaution, parce qu’ils peuvent éclairer une injustice comme réveiller de très vieux démons. Ce qui s’est dit aux AMFiS de La France insoumise autour de Rima Hassan appartient, à mes yeux, à cette seconde catégorie.
Dans un atelier consacré à la « criminalisation » du soutien à la Palestine, il est proposé d’abroger l’infraction d’apologie du terrorisme, mais également « tout le dispositif antiterroriste », présenté comme une arme visant les quartiers populaires, « les Arabes et les Noirs ». Salah Hamouri désigne ensuite des milliers de Franco-Israéliens comme des « génocidaires » dont « la place, c’est la prison ». Puis vient le CRIF : les « riches » qui en seraient proches, leur influence sur les médias, les intérêts économiques, les ports, les armes, jusqu’à expliquer ainsi la puissance d’Israël.
Critiquer Netanyahou n’est pas condamner Israël
Critiquer le CRIF est évidemment légitime. Critiquer Israël l’est tout autant. Pour ma part, je suis en désaccord profond avec Benjamin Netanyahou, son gouvernement et cette coalition d’extrême droite qui entraîne Israël dans une politique que je combats.
Mais Israël n’est pas Netanyahou. Un gouvernement n’est pas un peuple.
Des centaines de milliers d’Israéliens ont manifesté ces dernières années contre leur gouvernement. Aujourd’hui encore, une majorité d’entre eux disent ne plus vouloir de Benjamin Netanyahou à leur tête. Les réduire collectivement à des « génocidaires », ou faire peser sur les Franco-Israéliens un soupçon indistinct, relève exactement de cette logique d’assignation que la gauche devrait combattre.
Quand l’antisionisme reprend les vieux récits de l’antisémitisme
Et lorsque, dans un même récit, apparaissent le CRIF, les riches, les médias, les réseaux économiques, les armes et une supposée influence israélienne sur la politique française, il faut avoir le courage de regarder ce que l’on construit.
Là, il faut reconnaître une mécanique vieille comme l’antisémitisme, même lorsqu’on prend soin de la rebaptiser « antisionisme ».
On peut changer les mots ; lorsque réapparaissent les mêmes récits de puissance occulte, d’argent, de réseaux et de contrôle, le poison, lui, reste dangereusement familier.
La Palestine au cœur d’une stratégie politique
Ce qui rend cette séquence encore plus politique, c’est son contexte. La France insoumise écrit elle-même que la mobilisation des quartiers populaires est une « condition décisive » de sa victoire présidentielle en 2027. Et Rima Hassan explique dans cette conférence que la Palestine doit être centrale dans l’année présidentielle et qu’elle concentre les luttes décoloniales, antiracistes et anti-impérialistes.
Je ne prétends pas savoir ce que Jean-Luc Mélenchon pense intimement de la Palestine. Je constate une stratégie : faire de cette cause, légitime et douloureuse, un puissant vecteur de mobilisation politique dans des territoires considérés comme électoralement décisifs.
C’est là que je décroche.
La gauche que je veux défendre
La gauche que je défends doit pouvoir soutenir le peuple palestinien sans désigner les Juifs.
Combattre le gouvernement Netanyahou sans condamner le peuple israélien.
Défendre les libertés publiques sans nier la menace terroriste.
Parler aux quartiers populaires sans transformer leurs colères en marché électoral.
La Palestine mérite mieux qu’une stratégie de conquête électorale.
Les Israéliens opposés à Netanyahou méritent mieux que l’assignation collective.
Et les Français juifs méritent mieux que de voir ressurgir, sous des mots nouveaux, des soupçons dont notre histoire devrait pourtant nous avoir appris le prix.
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