La vertu des désillusions

Une parole vive pour penser le présent, nommer les faits et imaginer demain.

Billet

Depuis plusieurs semaines, beaucoup me demandent quelle sera ma position pour les municipales et si je donnerai une consigne de vote.

Je n’en donnerai pas. Et, pour être honnête, je serais bien mal placé pour le faire tant cette séquence politique m’a plongé dans le doute et l’interrogation.

À quelques jours du scrutin municipal du 15 mars, je me surprends d’ailleurs dans un état que je n’avais encore jamais connu. Malgré les années d’engagement, entre le monde associatif et mes responsabilités d’élu, je me retrouve aujourd’hui dans l’expectative. Non pas une hésitation légère, mais un trouble profond. Les repères qui guidaient mes choix se sont brouillés.

J’ai défendu des personnes, j’ai soutenu des stratégies, j’ai cru à l’idée qu’un souffle nouveau pouvait naître d’un rassemblement sincère. J’y ai mis de la conviction, parfois même de l’espoir. Aujourd’hui, je découvre que certaines démarches relevaient moins d’une vision collective que d’une mécanique bien huilée de professionnels de la politique, faite d’entre-soi, de fidélités calculées et parfois de stratégies très personnelles.

Je ne cache pas mon amertume. Voir les coulisses de trop près peut parfois abîmer l’enthousiasme. Et ce qui m’exaspère tout autant, c’est de voir certains et certaines se repeindre aujourd’hui en figures vertueuses d’une gauche qu’ils prétendent incarner. Mais derrière ces postures morales se cachent parfois des stratégies très personnelles, parfois même professionnelles, où l’on retrouve les mêmes logiques d’entre-soi, voire des configurations étonnamment familiales.

À Grenoble comme dans l’agglomération, on voit surtout apparaître un déséquilibre croissant : chacun tire de son côté, au gré d’intérêts qui dépassent largement les municipales et regardent déjà vers d’autres équilibres de pouvoir, notamment métropolitains. On parle volontiers de localisme, mais au moment décisif on fait toujours appel aux officines et aux figures parisiennes pour entériner des choix qu’elles connaissent souvent mal, sinon de manière superficielle.

Depuis Paris, on s’en remet alors à ceux qui savent manier les couloirs des cabinets et les appareils politiques. Ceux-là obtiennent facilement des soutiens et des validations. Les autres, ceux qui viennent du terrain, de l’engagement associatif, de parcours moins formatés, sont bien souvent ignorés, parfois même méprisés.

Et puis il y a ce qui m’inquiète davantage encore. L’incapacité, parfois, à se rassembler sur l’essentiel. La protection de l’enfance, la lutte contre les violences faites aux plus fragiles devraient être des causes qui dépassent les stratégies et les étiquettes. Quand même cela devient secondaire, c’est que les choses ne tournent plus rond.

Je ne sais pas encore ce que je ferai dimanche. Une chose est certaine : mon vote n’ira ni à la droite ni à l’extrême droite, celles que je combats déjà à la région.

Reste que la sociologie politique de Grenoble laisse peu de suspense. La ville a profondément évolué et beaucoup savent parfaitement quelle étiquette correspond aujourd’hui à cette réalité. Certains s’y engouffrent avec habileté. Mais même dans cet espace politique où l’on espérait parfois un changement en profondeur, je crains que l’on retrouve des pratiques qui ne soient ni plus satisfaisantes, ni plus à l’écoute, ni plus démocratiques que celles que l’on prétendait dépasser.

Alors j’essaie de transformer ce trouble en énergie. Ce qui me pèse aujourd’hui pourrait facilement devenir de l’aigreur. Je n’en ai pas envie. Dans la vie publique, il arrive de se tromper, de faire confiance, d’être déçu. Ce n’est ni la première fois ni sans doute la dernière. Mais chaque désillusion a au moins une vertu : elle éclaire. Elle permet de voir plus clairement qui est qui, ce qui relève des convictions et ce qui relève des stratégies. Et cette lucidité nouvelle vaut parfois toutes les certitudes que l’on croyait avoir.

Aujourd’hui, au moins, certaines choses sont devenues plus claires. Et la clarté, même lorsqu’elle naît d’une blessure, reste une forme de liberté. D’ici dimanche, je reste dans ce temps suspendu. Non pas dans la résignation, mais dans cette vigilance tranquille qui, parfois, précède les choix les plus justes.

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