
De la même manière, je combats les groupuscules d’extrême-gauche quand ils flirtent avec la violence ou l’intimidation. Les radicalités qui méprisent la démocratie se ressemblent souvent plus qu’elles ne le croient.
Mais une chose est au-dessus de nos désaccords.
Un jeune homme de 23 ans ne devrait pas mourir pour ses convictions dans un pays en paix.
Nous ne sommes pas en guerre. Nous sommes dans une démocratie. Et dans une démocratie, on répond aux idées par d’autres idées, jamais par les coups. Même lorsque ces idées nous heurtent, même lorsqu’elles nous indignent. La violence politique est une faillite collective. Elle n’est jamais une victoire morale.
Quentin avait 23 ans. À 23 ans, on est parfois excessif, entier, enflammé. On peut être radical, maladroit, dur. Mais à 23 ans, on peut aussi évoluer, comprendre, se transformer. Combien d’entre nous ont changé entre leur jeunesse et l’âge adulte ? Combien ont quitté des certitudes brûlantes pour des convictions plus mûres ? La démocratie repose justement sur cette possibilité : celle de la transformation, de la discussion, du chemin parcouru.
C’est pourquoi sa mort ne peut être relativisée, ni justifiée, ni instrumentalisée.
Et pourtant, nous savons que l’instrumentalisation est déjà là. À un mois des municipales, dans une gauche divisée qui espère parfois que les alliances du second tour répareront les fractures du premier, ce drame pèsera lourd. La droite et l’extrême droite exploiteront cette tragédie pour pointer des alliances, pour amalgamer, pour accuser. C’est prévisible. Cela a toujours existé. Les drames deviennent des leviers politiques quand la société est fragile.
Mais il serait trop simple de ne voir que cela.
La gauche doit aussi regarder en face ses propres ambiguïtés. On ne peut pas dénoncer les violences d’un camp et rester silencieux quand, ailleurs, des groupes proches de soi cultivent la brutalité, l’intimidation ou la complaisance envers des formes d’extrémisme. On ne peut pas prétendre défendre l’État de droit et tolérer des zones grises. À force de vouloir additionner tout et son contraire, on finit par affaiblir la crédibilité morale qui seule protège la démocratie.
Et c’est là que le danger est réel.
Quand la société est tendue, quand la communication accélère tout, quand l’émotion prend le pas sur la raison, la moindre incartade peut faire basculer un scrutin. Non pas parce que les électeurs seraient manipulables par nature, mais parce que la peur est un carburant puissant. Et la peur, dans l’histoire politique, a souvent servi ceux qui promettent l’ordre au prix de la liberté.
Je refuse cette logique.
Je refuse que l’on transforme un décès en argument électoral. Je refuse aussi que l’on minimise les responsabilités morales sous prétexte de calculs d’alliance. Et je refuse enfin que l’on considère qu’un jeune homme, parce qu’il pensait différemment de moi, aurait moins droit que d’autres à la vie.
La démocratie n’est solide que si elle protège même ceux avec qui nous sommes en désaccord. Elle est forte quand elle combat les idées sans jamais s’en prendre aux personnes. Elle est grande quand elle refuse la violence d’où qu’elle vienne.
Nous avons un devoir simple et immense : sortir de la spirale des radicalités qui se nourrissent l’une l’autre. Dire clairement que les extrêmes violents, qu’ils se réclament d’une identité ou d’une révolution, affaiblissent la République. Et rappeler que la politique n’est pas une guerre civile froide.
Un pays libre se mesure à cela : sa capacité à débattre sans se battre, à contredire sans détruire, à s’opposer sans haïr.
Si nous perdons cela, nous perdrons bien plus qu’une élection.
Et dans les semaines qui viennent, jusqu’au premier tour des municipales, nous allons être submergés. Déclarations outrancières, montages, amalgames, indignations calculées, récupérations plus ou moins assumées. Tout sera amplifié. Tout sera scénarisé. Tout cherchera à produire un effet.
C’est précisément là que la responsabilité citoyenne commence.
Nous devons apprendre à nous décorréler du tumulte. À ne pas confondre émotion et manipulation. À distinguer la douleur légitime de l’exploitation stratégique. À refuser que la mémoire d’un jeune homme devienne un outil de campagne.
L’instrumentalisation est inévitable. Mais son efficacité, elle, dépend de nous.
La démocratie tient parfois à peu de chose : une conscience qui résiste à l’emballement, un esprit qui refuse le raccourci, un vote qui ne se laisse pas dicter par la peur.
À l’orée d’un scrutin, c’est peut-être cela, la maturité politique…
La discussion continue ailleurs
URL de rétrolien : https://stephanegemmani.fr/trackback/894