La force et la dignité ont un visage de femme

Une parole vive pour penser le présent, nommer les faits et imaginer demain.

Billet

Il est des réalités que l’on connaît depuis longtemps, mais que l’on préfère tenir à distance, comme si le simple fait de les nommer allait fissurer l’ordre fragile de nos certitudes.

Je porte ce combat parce que je refuse cette distance.

Je le porte parce que derrière les procédures, derrière les classements, derrière les décisions rédigées en termes froids et techniques, il y a des nuits sans sommeil, des enfants qui vacillent, des mères qui tiennent debout contre tout. Il y a Séverine. Il y a Gabrielle. Deux histoires différentes, mais un même vertige : celui d’avoir alerté et de s’être retrouvées, elles, mises en cause.

Dans un cas, tout commence par des détails. Une obsession qui ne s’explique pas. Des gestes déplacés. Des traces sur le corps d’un bébé qui ne devraient pas exister. Une mère qui doute d’elle-même avant de douter du monde. Parce que penser l’impensable, c’est déjà détruire sa propre vie. Puis vient la décision terrible : chercher la preuve. Non par goût de l’accusation, mais parce qu’elle sait qu’on lui demandera de prouver ce que son instinct lui hurle déjà. Et la réalité surgit. Brute. Irréversible. En quelques secondes, une famille s’effondre.

Dans l’autre histoire, une enfant de trois ans parle. Elle parle comme une enfant. Elle montre. Elle répète. Elle accuse. Puis elle dit qu’elle aime son père, qu’elle veut continuer à le voir, qu’elle voudrait simplement que “ça s’arrête”. Cette phrase contient tout. L’amour et la violence mêlés. La loyauté et la peur entremêlées dans un cœur trop petit pour porter un tel poids.

Et pourtant, dans les deux situations, ce n’est pas d’abord la protection qui s’impose. C’est le doute. C’est la prudence qui devient mur. C’est la lenteur qui devient norme.

Dans un cas, malgré des éléments graves, la procédure hésite, classe, temporise. La mère qui refuse d’exposer son enfant devient celle que l’on poursuit pour non-représentation. Elle se retrouve presque hors-la-loi pour avoir voulu protéger.

Dans l’autre, parce qu’il y a eu séparation, on invoque le conflit parental. On interroge la stabilité de la mère. On l’encadre. On la surveille. Puis viennent les injonctions contradictoires. Obéir. Protéger. Se taire pour ne pas “influencer”. Et enfin le placement. Des années. Des visites surveillées. Une mère qui a alerté devient celle qu’on traite comme un risque.

Je ne parle pas ici d’erreurs isolées. Je parle d’un mécanisme. D’une culture institutionnelle qui, par peur de se tromper, finit par ne plus trancher. D’un système où la prudence nécessaire peut devenir paralysie. Où l’équilibre peut se transformer en neutralité glacée.

Et quand l’institution ne tranche pas, ce sont les enfants qui paient.

Les violences sexuelles faites aux enfants, et particulièrement celles commises au sein de la famille, ne sont pas une dérive marginale de nos sociétés modernes. Elles traversent les siècles. Elles constituent l’une des réalités les plus profondément enfouies, les plus obstinément niées de l’histoire humaine. Ce n’est pas leur rareté qui les rend invisibles. C’est notre capacité collective à détourner le regard.

Je refuse ce renversement où la mère protectrice devient suspecte. Je refuse cette logique où l’on exige d’elle qu’elle soit héroïque pour être crue. Je refuse que protéger expose à la sanction.

Je ne veux pas seulement dénoncer. Je veux proposer.

La protection de l’enfance doit devenir une culture politique structurante, et non un supplément moral que l’on invoque en période d’émotion. Elle doit irriguer chaque niveau de responsabilité : communal, départemental, régional, national.

L’échelle communale est décisive. C’est celle du quotidien. Celle que nos concitoyens regardent en premier. Celle des écoles, des centres de loisirs, des clubs sportifs, des associations. C’est là que la culture de la protection doit s’enraciner. Si elle n’existe pas à ce niveau, elle restera abstraite partout ailleurs.

C’est pourquoi je défends la signature d’une attestation d’honorabilité et d’engagement pour la protection de l’enfance par chaque candidat et chaque élu. Pas comme un symbole. Comme un acte concret. Un acte par lequel on accepte une exigence supplémentaire de probité, de transparence et de vigilance lorsqu’il est question de mineurs.

Signer, c’est inscrire noir sur blanc que l’intérêt supérieur de l’enfant prime sur toute autre considération. Signer, c’est accepter que l’exercice d’un mandat public implique une responsabilité renforcée. Signer, c’est faire entrer la protection dans le contrat démocratique.

L’attestation est accessible ici : https://tinyurl.com/4kr58p2t

Chacun peut la lire. Chacun peut la signer. Chacun peut choisir.

Et je le dis clairement.

Refuser de signer un tel engagement n’est pas neutre. Ce n’est pas un détail administratif. Ce n’est pas une querelle technique.

C’est un signal.

C’est dire que l’on ne souhaite pas se soumettre à cette exigence. C’est préférer garder les mains libres plutôt que d’accepter une contrainte au nom des enfants. C’est, au minimum, révéler une absence de volonté politique. Et lorsqu’il s’agit de protection de l’enfance, l’absence de volonté est déjà une faute.

Il y a ceux qui parleront la main sur le cœur, multiplieront les déclarations, diront leur émotion. Et il y a ceux qui, en silence, feront la balance de leurs intérêts, mesureront les réseaux à préserver, les équilibres à ne pas bousculer, et choisiront de protéger une réputation ou une position plutôt que d’affronter la vérité. Ceux-là auront toujours des mots. Mais ils n’auront pas le courage.

Je ne demande pas l’héroïsme. Je demande la cohérence. Je demande que protéger cesse d’être un risque. Je demande que l’engagement devienne vérifiable.

Séverine et Gabrielle n’ont pas voulu être des symboles. Elles ont voulu protéger leurs enfants. Elles se sont heurtées au doute, à la froideur, à la lenteur. Je refuse que leur courage reste isolé.

Protéger un enfant ne devrait jamais conduire à devenir suspect. Alerter ne devrait jamais exposer à la sanction. S’engager ne devrait jamais être optionnel.

La République ne sera à la hauteur que lorsqu’elle choisira clairement son camp : celui des enfants, et de celles et ceux qui les défendent.

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