Quand la vérité se noie dans la masse…

Une parole vive pour penser le présent, nommer les faits et imaginer demain.

Billet

Cela fait des années que l’affaire Jeffrey Epstein est connue. Des années que des journalistes, des magistrats, des associations, et surtout des victimes alertent. Rien de tout cela n’est nouveau. Ce qui l’est, en revanche, c’est l’intensité récente, la masse soudaine de documents, d’archives, de récits, livrés presque sans respiration, comme une vague continue.

En très peu de temps, j’ai consulté énormément de contenus. Et une question s’est imposée, presque malgré moi : cet afflux n’a-t-il pas aussi pour effet de saturer, d’épuiser, de submerger psychiquement celles et ceux qui cherchent à comprendre ? Car il arrive un moment où l’on ne peut plus continuer. Non par indifférence. Mais parce que ce que l’on voit, lit ou entend devient exécrable, dur, profondément dégoûtant. L’esprit humain n’est pas fait pour absorber sans limite la violence brute.

À cela s’ajoute désormais un autre trouble : l’irruption de l’intelligence artificielle. Des contenus authentiques coexistent avec d’autres qui peuvent être altérés, montés, ou entièrement fabriqués. Certaines manipulations restent détectables. D’autres suscitent le doute. Ce simple doute suffit à fragiliser la compréhension collective et à brouiller les repères, y compris face à des faits déjà gravissimes.

Il y a aussi des témoignages, portés parfois par des journalistes au parcours solide, qu’on ne peut pas balayer d’un revers de main. D’autres voix, autrefois reconnues, ont été marginalisées, disqualifiées, parfois assimilées à tort à des discours complotistes. Je ne sais pas toujours pourquoi. Je constate simplement que cette disqualification globale empêche souvent de penser sereinement, et pousse à des réflexes binaires : croire tout ou rejeter tout.

C’est là que le danger commence. Car oui, cette séquence donne aussi du carburant aux complotistes professionnels. Et il faut le dire sans détour : parfois, sur des points précis, certains soupçons se sont révélés fondés. Mais en tirer des certitudes totales, des récits fermés, des explications globales, c’est perdre pied. Et perdre pied, c’est faire le jeu de ceux qui préfèrent le chaos à la vérité.

Pour ma part, je l’assume : j’ai toujours tendance à croire les victimes. Et ce que j’ai découvert ces dernières années dépasse très largement ce que j’imaginais possible. Mais croire les victimes n’exige pas de renoncer à la raison. Au contraire. Cela impose une exigence accrue de rigueur, de calme, de méthode.

Nous restons, collectivement, très frileux sur le traitement de la pédocriminalité. On doute encore trop souvent de la parole des victimes. On cherche des circonstances atténuantes. On interroge les récits plus que les systèmes qui ont permis les violences, les silences, les protections.

Alors oui, il faut regarder. Oui, il faut entendre. Oui, il faut que les choses sortent. Mais il faut aussi se protéger de la submersion. Garder la tête froide sans fermer les yeux. Refuser l’emballement sans nier l’horreur. Tenir cette ligne est difficile. Elle est pourtant indispensable.

Car c’est à ce prix-là que la vérité progresse. Et que la parole des victimes n’est ni étouffée, ni instrumentalisée.

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