
Je sais bien que ma lecture du moment n’est pas la seule possible. J’accepte l’idée de me tromper, d’être contredit, déplacé. Je n’ai jamais craint la confrontation loyale. Mais je refuse une politique réduite à la seule technique, aux seuls équilibres, aux seuls calculs d’intérêts. La politique n’est pas qu’un mécanisme : elle est aussi une boussole. Elle exige parfois de s’arrêter, de penser en profondeur, presque philosophiquement, ce qui est en train de se jouer. Et si ce texte est long, c’est parce que je crois encore que le sens mérite plus qu’un mode d’emploi.
Il est des moments où continuer sans rien dire revient déjà à s’effacer. Où rester tel quel devient une manière de se renier.
Ce texte naît de ce seuil-là.
Je n’écris pas cette lettre sous le coup de la colère. Je l’écris avec gravité, avec tristesse surtout, mais avec la nécessité intime de rester fidèle à moi-même.
La vie est trop courte pour se renier. Nous ne sommes pas éternels, et je ne suis pas ici pour me trahir, ni pour trahir la mémoire de celles et ceux qui m’ont élevé dans un certain cadre moral, affectif et politique. Je préfère dire les choses telles qu’elles sont, qu’elles soient entendues ou non, qu’elles laissent ou non une trace ; un léger courant d’air dans une pièce trop close. Je n’en sais rien. Mais je sais une chose : je ne veux pas me mentir.
Dire plutôt que se renier
Si j’ai accepté d’entrer au Parti socialiste, c’est parce que j’y voyais un espace où mon parcours pouvait trouver sa place et son sens : un lieu où l’exigence morale pouvait rencontrer l’action concrète, où l’héritage d’une gauche humaniste, populaire et républicaine pouvait encore se traduire en actes. J’y suis venu avec ce que je suis, avec mon expérience, mes combats, mes réussites comme mes échecs. Non pour m’y fondre, mais pour y apporter quelque chose. Pour participer à une aventure collective. Pour mettre au service d’un projet commun ce que la vie m’a appris.
Très vite pourtant, je me suis heurté à un monde qui n’est pas le mien : querelles internes permanentes, lignes politiques mouvantes au gré des intérêts, discours de façade masquant des arrangements silencieux. Une gauche qui se dit en rupture avec certaines pratiques, mais qui les reproduit avec une redoutable constance.
Je pense ici aussi à celles et ceux, souvent les plus anciens parmi nous, qui ont appris à tenir sans bruit, à endurer les désaccords par fidélité, à rester malgré tout. Je respecte profondément cette manière d’être socialiste. Mais je ne suis pas un de ces rouages dociles des partis ; je ne remplis pas des formulaires d’alignement. Pour moi, un parti vivant n’est ni une chambre d’enregistrement, ni une chambre d’exécution. Dire ce qui ne va pas n’est pas trahir : c’est encore espérer que les choses puissent s’améliorer.
Ne pas venir du sérail
Je ne viens pas de ce monde-là. Je ne suis pas né dans ses codes, je n’en ai pas hérité les clés. J’ai appris la politique comme on apprend la vie : sur le terrain, au contact, dans l’épreuve. J’ai toujours cru que celles et ceux issus des milieux populaires, de parcours discontinus, avaient droit, eux aussi, à une parole pleine et libre.
Or je découvre trop souvent une politique réservée aux initiés, à celles et ceux qui se reconnaissent entre eux, se cooptent, se protègent, et finissent par se transmettre le monde comme un héritage.
Je n’ai jamais su me fondre dans cette mécanique. Je ne le souhaite pas. Je veux pouvoir dire ce que je suis sans me dissoudre dans une masse qui exige l’effacement pour exister. Car à force de n’ouvrir la porte qu’à ceux qui en ont déjà les clés, on finit par exclure tout ce qui pourrait encore la transformer.
Un parcours qui dérange
On m’a souvent regardé comme un corps étranger. Non pas pour mes idées, mais pour ce que je suis : un homme issu du terrain, qui a créé, qui s’est trompé, qui a échoué parfois, mais qui a construit, qui a agi.
J’ai eu de multiples vies. J’ai fondé le Samu social de Grenoble. J’ai été chef d’entreprise. J’ai été adjoint au maire de Grenoble, en charge de l’accessibilité des personnes en situation de handicap, de 2008 à 2014, aux côtés de Michel Destot.
Je mène depuis des années des combats difficiles : contre les violences faites aux enfants, contre la pédocriminalité, pour une fin de vie dans la dignité, pour toutes et tous les invisibles. Je n’ai pas à rougir de mon parcours. Il n’est pas « sinueux », comme certains aiment le dire ; il est vivant.
Une mise à l’écart qui ne doit rien au hasard
Ce que je vis aujourd’hui n’est pas inédit. J’en ai connu un premier signe fort lors des élections régionales. Au second tour, alors que la liste était bouclée, on m’a déplacé sans échange préalable, sans même me demander mon avis. La décision m’a été annoncée le matin même de la fin des négociations.
Il s’agissait de libérer une place pour Gabriel Amard, gendre de Jean-Luc Mélenchon, qu’on ne parvenait pas à « caser » ailleurs qu’en Isère, quitte à ce que je ne sois pas élu. Ce que je vis aujourd’hui à Grenoble s’inscrit dans cette continuité.
Ma candidature interne n’était pas une ambition personnelle. Elle était devenue la seule manière d’entrer en dialogue avec les militantes et militants après des mois de mise à l’écart. J’avais annoncé dès le premier jour que je me retirerais. Je ne voulais pas être le premier des socialistes. Je voulais simplement renouer avec ce Parti.
Je me suis retiré pour qu’Amandine Germain puisse devenir première. Je l’ai fait par responsabilité, par conviction, mais aussi par loyauté. À chaque étape, au niveau local comme régional, je l’ai défendue. Publiquement. Sans réserve. Contre ceux qui la fragilisaient, contre ceux qui la dénigraient. J’ai pris des coups pour elle. J’ai porté sa légitimité. J’ai cru à ce qu’elle incarnait.
Et pourtant…
Ce qui m’est arrivé ne sort pas de nulle part. Il y a, derrière cette éviction, une histoire qui éclaire ce que je vis aujourd’hui.
Cette mise à l’écart n’est pas née d’un malentendu. Elle prend racine dans un choix politique précis. Elle est intervenue au moment où le Parti socialiste local a fait le non-choix de ne soutenir personne lors des législatives, tout en laissant, de fait, s’imposer la candidature de la France insoumise, proche de Jean-Luc Mélenchon, Élisa Martin, contre laquelle je m’étais déjà présenté en 2022.
Ce silence m’a d’autant plus frappé que, par deux fois, j’avais porté ici une parole autonome, rassemblant plus de 8 % des suffrages en 2022 et près de 9 % en 2024, en élargissant sensiblement la participation.
J’ai alors incarné, malgré moi, une ligne qui dérangeait. Et je m’étonne encore aujourd’hui que celles et ceux qui, en interne, se réclament avec le plus de vigueur d’un texte d’orientation du Parti socialiste se disant en hostilité avec les politiques de la France insoumise, aient été précisément ceux qui ont agi avec le plus de dureté à mon égard, allant jusqu’à organiser cette mise à l’écart.
Cette séquence a même pris une tournure presque absurde : voir des camarades se dire en rupture avec la France insoumise, tout en agissant, dans les faits, sous la dictée directe de cadres de cette formation, pour se défaire de l’un des leurs. On prétend combattre une ligne, mais on s’y soumet dès qu’il s’agit d’écarter un camarade.
Il y a là une incohérence profonde : agir sous la dictée de ce que l’on affirme combattre, tout en prétendant, par le verbe et les discours, s’en démarquer.
Cette mise à l’écart, au demeurant, n’était même pas conforme aux règles statutaires. J’aurais pu engager des procédures. Je ne l’ai pas fait. Non par faiblesse, mais par fidélité. Parce que je ne suis pas procédurier. Parce que j’ai voulu continuer à croire au Parti socialiste.
Au moment décisif, celle que j’avais portée n’a pas choisi de me défendre. Elle a accepté que l’on m’écarte, au nom d’équilibres dictés par d’autres, au nom d’intérêts plus que de visions.
Là où j’attendais une fidélité politique, j’ai vu ressurgir une culture de l’exécution : faire le « sale boulot », offrir une tête sur un plateau pour préserver des arrangements.
Plus douloureux encore : on m’a rangé du côté de ceux qui l’avaient combattue, affaiblie, parfois humiliée. Comme si la loyauté n’avait jamais existé. Comme si mes engagements pour elle avaient été effacés.
La mécanique des appareils
En agissant ainsi, tout en me garantissant que mon rôle régional ne serait pas remis en cause, cette décision a ouvert une boîte de Pandore dont je mesure parfaitement la portée. Je ne suis pas dupe. Ce qui a été rendu possible ici, à Grenoble, le deviendra demain à l’échelle régionale, pour des raisons identiques ou à peine reformulées. Lorsqu’on accepte qu’un parcours soit ainsi effacé pour des intérêts d’appareil, on installe une mécanique qui ne s’arrête jamais d’elle-même.
Je pourrais m’abriter derrière une psychologie à deux balles, parler d’usure, de fatigue, de déception ordinaire. Mais après toutes ces années, je dois regarder une chose en face : non seulement les mécanismes n’évoluent pas, mais ils se durcissent. La duplicité est devenue plus efficace que la sincérité, la manœuvre plus rentable que la parole droite. Et malgré mon engagement, mes alertes, mes fidélités, rien ne s’est infléchi.
J’en fais aujourd’hui un deuil supplémentaire : celui de l’idée que le temps, à lui seul, corrige les dérives. On apprend aussi, dans ces chemins-là, qu’il ne faut jamais trop s’approcher de ses idoles. Car lorsqu’on découvre l’envers du décor, ce n’est pas seulement une illusion qui tombe, c’est une part de soi qui se détache.
Cela dit quelque chose de profond sur la manière dont, ici, on conçoit le pouvoir.
Derrière les oppositions affichées entre lignes locales, je perçois désormais une même culture politique : celle d’anciens collaborateurs devenus professionnels de l’appareil, pour qui la politique est d’abord un métier, un espace de carrière, un territoire à verrouiller.
Dans ce monde-là, certains peuvent rompre, manœuvrer, affaiblir sans jamais être rappelés à l’ordre. Ce sont presque toujours les mêmes silhouettes : d’anciens collaborateurs devenus experts en glissements, pour qui la politique n’est plus une conviction mais une navigation. Ils traversent les lignes sans jamais les assumer, conservent leurs relais, leurs protections, leurs accès aux sommets. Ils ne tombent pas, ils se déplacent.
À l’inverse, celles et ceux qui parlent clair, qui s’exposent, qui engagent leur parole entière, deviennent aussitôt fragiles, remplaçables, ajustables.
Ainsi s’installe une République des couloirs, où l’on punit la loyauté visible et où l’on sanctuarise l’habileté invisible. À force de laisser entendre que certaines voix ne comptent plus dans les équilibres du moment, on finit par déplacer les seuils. Ce qui aurait dû alerter devient tolérable. Et, sans même s’en rendre compte, l’inacceptable entre dans l’ordre du possible.
Ce renversement-là, plus que tout, mine la confiance et dessèche l’idéal.
Les incohérences d’une gauche qui se répète
Dans ce paysage, les incohérences s’accumulent. On me reproche d’avoir été candidat contre la France insoumise ; on m’explique que mes oppositions à la majorité municipale sortante ont été « mal perçues », quand ces critiques visaient des méthodes comparables à celles que nous combattons en Région chez Laurent Wauquiez, y compris dans le champ culturel, comme au Théâtre Prémol. On tolère chez « les nôtres » ce que l’on condamne chez « les autres ».
On accepte des candidatures de dernière heure issues du même monde des collaborateurs, parfois du cercle le plus intime, placées haut sans débat, quand des parcours militants sont relégués.
À cela s’ajoute une autre inquiétude : voir avec qui, et comment, le Parti socialiste se délite dans toute l’agglomération grenobloise comme dans plusieurs villes de première importance. Ce qui se prépare aujourd’hui autour de la liste Ruffin n’est, au fond, que la répétition du même scénario que celui que nous avons connu avec Éric Piolle : mêmes logiques, mêmes fermetures, mêmes certitudes d’entre-soi.
Et c’est peut-être cela, le plus grave : ne rien apprendre de ce qui a déjà abîmé.
Au-delà de l’opportunisme, certaines alliances, certaines complaisances, certaines dérives, malgré les mises en garde répétées, préparent un avenir encore plus fragile, plus confus, plus vulnérable aux extrêmes. On ne construit pas une espérance en accumulant les renoncements.
L’illusion de la société civile repeinte
Je regarde aussi, de l’extérieur désormais, ce qui se dessine autour de la liste Ruffin. J’accueille avec respect l’idée d’ouvrir largement à la société civile. C’est une promesse juste.
Mais une ville de 160.000 habitants, cœur d’une intercommunalité de plus de 450.000 âmes, ne se gouverne pas seulement par l’élan. Elle exige de l’expérience, du frottement, des voix qui ne pensent pas toutes à l’unisson. Je viens moi-même de la société civile. J’ai fait mon premier mandat en croyant que gérer une ville relevait des mêmes logiques que diriger une entreprise ou une association. J’ai appris que ce n’était pas le cas. Gouverner une ville est un autre métier : il demande de composer avec des institutions, des inerties, des mémoires, des conflits d’usage. Cela s’apprend.
La société civile est précieuse, souvent experte, inventive.
Mais elle ne suffit pas à elle seule.
Et je m’inquiète lorsqu’apparaît une autre tentation : celle de « repeindre » des professionnels de la politique en figures de société civile. On extrait alors d’anciens collaborateurs aguerris, on les dépolitise en apparence pour les présenter comme venant « du peuple ». Cette mise en scène n’est pas honnête.
On a besoin d’expertise politique. La masquer sous un vernis de nouveauté entretient une illusion.
Sans contradiction, pas de collectif vivant
La contradiction n’est pas une faiblesse : elle est une force. Une équipe n’avance vraiment que lorsqu’elle accepte d’être traversée par des désaccords loyaux.
À force de ne rassembler que des évidences ou des silences, on fabrique des listes de semblables, là où il faudrait bâtir des collectifs capables de tenir la complexité du réel.
Je m’inquiète, non par défiance, mais par exigence : car rien n’est jamais joué, et l’histoire nous a déjà appris combien une victoire annoncée peut devenir une défaite quand on confond enthousiasme et solidité.
Quand les discours ne tiennent plus les actes
Dans ce contexte, nous aimons parfois discourir sur les maux du temps, sur la montée des égoïsmes, sur les dérives du monde. Mais la cohérence commence chez soi. Il est vain de dénoncer ce que l’on reproduit à bas bruit dans ses propres pratiques. La morale publique ne vaut que si elle se traduit, d’abord, dans nos manières d’agir.
Il y a, dans certains discours, une attention proclamée à la santé mentale, au respect des personnes, au soin que l’on doit aux autres. Toute une rhétorique de l’humanisme contemporain, souvent sincère dans les mots, parfois même brillante.
Mais trop souvent, dans les faits, ces principes s’évanouissent dès qu’ils deviennent contraignants.
On parle d’humanité, mais on agit avec dureté.
On invoque la bienveillance, puis on laisse s’installer des pratiques de mise à l’écart, de disqualification silencieuse, parfois de brutalité feutrée.
Et ce qui me trouble le plus, c’est de voir combien, dans cette gauche-là, les fractures humaines deviennent, pour certains, un capital moral, politique, trop souvent même, une rente. On se drape dans l’empathie, on capitalise sur la souffrance, mais on oublie de regarder comment on traite, concrètement, celles et ceux qui sont à portée de main. Ce décalage est destructeur.
Je ne supporte plus cette logique du « faites ce que je dis, pas ce que je fais ». Nous avons assez de responsables qui parlent haut de solidarité, de dignité, de respect la main sur le cœur, et qui, dans leurs pratiques concrètes, se comportent parfois de manière pire que détestable, voire destructrice.
Cette dissonance n’est pas seulement morale : elle produit des dégâts humains. Elle abîme les personnes, elle use les engagements, elle alimente le découragement. Et elle finit par rendre nos mots creux.
Une parole qui dérange
Parmi les griefs formulés à mon encontre, il y a aussi, de manière plus ou moins avouée, ma manière d’aborder les questions de prévention et de sécurité.
J’assume de ne pas partager une vision qui évite le réel. J’ai toujours défendu une approche de gauche qui articule humanité et fermeté, protection et responsabilité, accompagnement et exigence. Cette ligne-là, je l’ai portée ici comme en Région. Elle n’est ni sécuritaire, ni complaisante. Elle est simplement lucide.
Qu’elle dérange dit moins ce que je suis que ce que certains refusent encore de regarder.
Le silence comme mode de gouvernement
J’ai la prétention de croire que j’ai servi mon groupe régional avec loyauté ; et j’ai soutenu sa présidente avec une constance qui ne s’est jamais démentie, même lorsque le silence aurait été plus confortable. Il m’est arrivé pourtant de sentir que cette fidélité ne rencontrait pas toujours la même réciprocité.
Là encore, ce sont les voix venues de Paris - ou de Montreuil - qui finissent par l’emporter sur l’expérience vécue ici, relayées par des collaborateurs dont la parole vaut surtout par leurs réseaux. Leur crédibilité ne tient pas à ce qu’ils vivent, mais à qui ils connaissent.
Les choix ne naissent plus du terrain : ils se moulent ailleurs, là où se tiennent les positions, au détriment de celles et ceux qui agissent réellement.
Ce n’est pas un grief, c’est un constat : dans nos organisations, la géographie de l’écoute n’est pas toujours celle du réel.
J’ai aussi souhaité, à plusieurs reprises, échanger calmement avec Pierre Jouvet pour poser ces sujets avec loyauté et sérénité. Les rendez-vous ont été différés, puis reportés, jusqu’à ce que mes messages restent sans réponse. Or, dans ce monde, le silence n’est jamais neutre. La non-réponse est une réponse. Elle révèle comment, dans les équilibres du moment, certaines paroles cessent d’être perçues comme dignes d’être entendues.
Ce que ces « petites choses » produisent
Je sais bien que je ne suis qu’une voix parmi d’autres dans le tumulte du monde politique. Mais je sais aussi que je ne parle pas seul.
Je m’inscris dans cette multitude discrète de femmes et d’hommes engagés, sincères, souvent utiles, parfois imparfaits, qui tiennent debout ce que d’autres ne font qu’administrer. Celles et ceux dont la parole pèse peu dans les cénacles, mais dont la présence n’a pour seule prétention que de continuer à donner un sens à l’engagement.
Ce sont ces « petites choses », accumulées, qui finissent par devenir immenses. Ce sont ces déceptions ordinaires, répétées, qui fabriquent les grandes désaffections. Lorsqu’elles sont traitées avec légèreté ou mépris, elles deviennent des fractures. Et lorsqu’elles s’installent, elles abîment durablement la confiance, la parole publique et le sens même de l’engagement.
Le prix de la parole libre
Mon engagement n’a jamais été sans prix. Il m’a souvent coûté, et me coûte encore, y compris sur le plan professionnel. Je ne l’ai jamais brandi comme un sacrifice, ni comme un mérite. C’est simplement la réalité d’une parole libre dans un monde qui préfère les profils lisses aux consciences debout.
Je sais désormais, et cela m’a été dit sans détour, que certaines prises de position ferment durablement des portes. Non par faute, non par incompétence, mais parce que ma manière d’être, de parler, de m’engager, dérange. Et bien sûr, rien n’est écrit, rien n’est formalisé. Tout se joue dans l’implicite, dans ces zones grises où l’on comprend très bien ce que l’on ne vous dira jamais officiellement. Je pourrais me taire. Je pourrais m’adapter. Je pourrais lisser ce que je suis pour redevenir « compatible ».
Mais ce serait renoncer à l’essentiel.
J’ai toujours accepté que l’engagement ait un coût. Ce que je ne peux accepter, en revanche, c’est qu’on en vienne à considérer comme normal qu’une parole libre doive être socialement ou professionnellement contenue.
Ce glissement-là est dangereux. Il ne touche pas qu’à des trajectoires individuelles : il abîme la démocratie elle-même.
Ce sont souvent, d’ailleurs et encore, les anciens collaborateurs qui maîtrisent la géographie invisible du pouvoir. Ils savent où frapper, à qui parler, quand se taire. Formés dans l’ombre des élus, ils ont appris que l’essentiel ne se joue pas toujours là où l’on débat, mais là où l’on chuchote.
Ce qu’ils obtiennent ensuite est souvent mis en scène comme une ascension conquise, quand il s’agit surtout d’un art consommé du passage de relais, de l’entre-soi, de la dette silencieuse. Le récit du mérite masque alors la mécanique des proximités.
Tirer les conséquences
J’en ai tiré les conséquences. Je choisis de m’écarter, au moins temporairement, de toute activité interne au Parti socialiste et de l’ensemble de ses instances locales. Ce retrait est respectueux, mais ferme. Il ne vaut ni reniement de mes valeurs, ni abandon de ce que je suis. Il est le temps que je me donne pour observer si la critique interne peut encore y être entendue, ou si le processus de mépris et d’entre-soi continuera de s’amplifier.
Je me retire également de ma fonction de porte-parole du groupe régional. Ma parole a récemment fait l’objet d’excuses publiques du groupe à l’égard d’une majorité qui, à mes yeux, n’en mérite aucune. Ce qui me heurte encore, c’est que la parole de la majorité ait prévalu d’emblée, sans que soit réellement interrogé l’écart entre ce que j’avais écrit et ce qu’elle déclarait.
Dès lors que ce que je dis peut être ainsi désavoué, je ne peux représenter un collectif. Je m’écarte donc pour ne plus être contraint de choisir entre le silence et la dissonance.
Ainsi, je demeure libre, et je préserve les autres de cette liberté.
À cet instant, je demeure encore techniquement membre du groupe régional.
Non par habitude, ni par confort, mais parce que je veux croire qu’un « nous » reste possible, même lorsqu’il vacille.
Parce que je refuse l’idée que la minorité serait, par nature, une faute, et que le silence vaudrait toujours sagesse. Je veux encore croire qu’une voix isolée peut éclairer, que l’on peut se tromper ensemble, mais aussi avoir raison contre tous. Cette fidélité-là n’est pas une faiblesse : elle est ma manière de ne pas renoncer trop vite à l’espérance.
Je ne suis pas fait pour les collectifs abstraits, pour les appartenances sans chair. Je ne sais pas travailler dans un espace où la relation se vide de sa substance.
Cet attachement, je le porte sincèrement. Je ne sais pas encore s’il est partagé. Je le saurai bientôt.
Car il est des moments où les absences, les effacements, les regards qui se détournent deviennent eux-mêmes des décisions. Et si je découvre que ce lien ne tient plus que d’un seul côté, alors je prendrai mes responsabilités, sans détour.
Parce que je cherche simplement à rester en accord avec moi-même, fût-ce au prix d’une solitude assumée.
Je tiens néanmoins à dire mon respect à celles et ceux qui, au sein de ce groupe, ont su rester fidèles à une parole exigeante. À celles et ceux qui ont continué de parler avec droiture quand il aurait été plus simple de se taire, et qui ont choisi la cohérence plutôt que le confort. Leur présence rappelle qu’au-delà des fonctionnements d’appareil, il existe encore des femmes et des hommes pour qui l’engagement politique demeure une affaire de responsabilité et de fidélité.
Je reste un homme de gauche, socialiste, fidèle aux combats qui m’ont construit.
Mais je ne crois plus que ces cadres-là permettent encore de les porter avec sincérité.
Je ne renonce pas à l’avenir.
Je renonce à l’illusion.