Ligne de Crête

Lyhanna : combien d’enfants faudra-t-il encore sacrifier avant d’agir ?

Une parole vive pour penser le présent, nommer les faits et imaginer demain.

Le drame de Lyhanna bouleverse la France. Mais au-delà de l'émotion, il nous oblige à regarder une réalité que nous connaissons depuis longtemps : violences faites aux enfants, alertes insuffisamment prises en compte, moyens insuffisants et manque de volonté politique. Combien de drames faudra-t-il encore avant que la protection de l'enfance devienne enfin une priorité absolue ?
Hommage à Lyhanna
Derrière chaque drame, il y a une question que la société ne peut plus repousser : avons-nous vraiment tout fait pour protéger nos enfants ?

Une enfant qui aurait dû grandir

Lyhanna avait onze ans.

Comme tous les enfants de son âge, elle aurait dû rentrer chez elle, retrouver sa famille, penser à ses vacances, à ses amis, à son avenir.

Aujourd'hui, ce prénom résonne dans tout le pays comme celui d'une tragédie qui nous bouleverse et nous interroge.

Mes premières pensées vont naturellement à sa famille, à ses proches, à ses camarades et à tous ceux que cette disparition puis cette terrible découverte ont plongés dans la douleur.

Mais une fois passée l'émotion, une question demeure.

Que faisons-nous de ce drame ?

Nous ne pouvons plus dire que nous ne savions pas

Allons-nous une fois encore nous contenter de pleurer un enfant que nous n'avons pas su protéger ?

Allons-nous écouter les déclarations convenues, les promesses d'enquête, les engagements de circonstance, avant de passer à autre chose jusqu'au prochain drame ?

Parce que la vérité est là : nous ne pouvons plus dire que nous ne savions pas.

Depuis des années, les associations alertent.

Depuis des années, les victimes parlent.

Depuis des années, les travailleurs sociaux, les magistrats, les policiers, les éducateurs et les enseignants décrivent les mêmes failles.

Depuis des années, les rapports s'accumulent.

La CIIVISE estime qu'environ 160 000 enfants sont victimes chaque année de violences sexuelles en France.

Cela représente plusieurs centaines d'enfants chaque jour.

Dans pratiquement chaque établissement scolaire de notre pays, des enfants vivent ou ont vécu des violences dont les adultes n'ont pas toujours connaissance.

Nous savons

Nous savons.

Nous savons également que les violences sont rarement précédées de rien.

Elles s'accompagnent souvent de signaux faibles, de comportements inquiétants, d'alertes, de témoignages, parfois même de plaintes.

Nous savons que les services de protection de l'enfance sont sous tension.

Nous savons que la justice manque de moyens.

Nous savons que les délais peuvent devenir insupportables pour les victimes.

Nous savons que des professionnels engagés se battent quotidiennement avec des moyens insuffisants.

Nous savons tout cela.

Alors pourquoi avons-nous parfois le sentiment que ceux qui alertent dérangent davantage que les drames eux-mêmes ?

Le silence n'a jamais protégé personne

C'est une question que je me pose depuis longtemps.

Lorsque j'ai défendu le renforcement des contrôles d'honorabilité, lorsque j'ai demandé que les collectivités prennent leur part dans la protection de l'enfance, lorsque j'ai proposé que les candidats aux élections municipales s'engagent publiquement sur cette question, je n'ai pas rencontré l'élan collectif auquel un tel sujet devrait pourtant donner lieu.

J'ai souvent rencontré le silence.

J'ai souvent rencontré l'indifférence.

Et parfois même l'hostilité.

En Région Auvergne-Rhône-Alpes, lorsque certaines questions ont été posées sur les moyens réellement consacrés à la prévention, sur les dispositifs existants ou sur les responsabilités publiques, la réponse ne fut pas l'ouverture d'un grand débat.

Elle prit la forme d'une procédure judiciaire dont chacun connaît l'issue aujourd'hui.

J'ai été relaxé.

Mais au-delà de mon cas personnel, cette expérience m'a laissé une conviction : dans notre pays, il est parfois plus facile de contester celui qui pose les questions que de répondre aux questions elles-mêmes.

Faire de l'enfance une priorité absolue

Ce qui me frappe aujourd'hui, ce n'est pas seulement la douleur suscitée par le drame de Lyhanna.

C'est l'écart immense entre ce que nous savons et ce que nous faisons.

Les rapports existent.

Les chiffres existent.

Les recommandations existent.

Les solutions existent.

Ce qui manque trop souvent, c'est la volonté politique de faire de la protection de l'enfance une priorité absolue.

Pas une priorité de discours.

Pas une priorité d'émotion.

Une priorité d'action.

Cela suppose davantage de moyens pour la justice et l'aide sociale à l'enfance.

Cela suppose des contrôles d'honorabilité renforcés partout où des adultes exercent une responsabilité auprès de mineurs.

Cela suppose des procédures de signalement plus rapides, davantage de prévention, davantage de formation, davantage de transparence et davantage d'évaluation des politiques publiques.

Le courage d'agir

Mais cela suppose surtout du courage.

Le courage d'entendre ce qui dérange.

Le courage d'écouter les victimes.

Le courage de soutenir ceux qui alertent.

Le courage de regarder les dysfonctionnements en face lorsqu'ils existent.

Le courage, enfin, de considérer que la protection des enfants est la première des responsabilités publiques.

Le prénom de Lyhanna ne doit pas devenir un fait divers de plus dans la mémoire collective.

Il doit devenir une exigence.

L'exigence de ne plus détourner les yeux.

L'exigence de ne plus se réfugier derrière les rapports.

L'exigence de ne plus attendre le prochain drame pour agir.

Car le temps où nous pouvions prétendre ne pas savoir est révolu depuis longtemps.

Aujourd'hui, nous savons.

Alors oui, il est temps d'arrêter l'hypocrisie.

Il est temps d'arrêter les discours émus qui ne débouchent sur rien.

Il est temps d'arrêter de découvrir après chaque drame ce que les associations, les victimes, les magistrats, les éducateurs et les travailleurs sociaux dénoncent depuis des années.

Nous ne manquons ni de chiffres, ni de rapports, ni d'expertises.

Nous manquons de courage.

Et tant que la protection de l'enfance restera un sujet de communication plutôt qu'un sujet d'action, d'autres familles connaîtront l'insupportable.

La vérité est brutale, mais elle doit être dite : ce ne sont pas les drames qui manquent de visibilité.

Ce sont les réponses qui manquent de volonté.

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