Une tribune qui interroge
Franchement Éric,
Te lire aujourd'hui est un étrange exercice.
Tu écris comme si tu découvrais soudain ce que deviennent les logiques politiques lorsqu'on les nourrit, pendant des années, de renoncements, d'ambiguïtés et de calculs.
Mais qui a passé plus d'une décennie à faire de Grenoble un terrain d'expérimentation politique ?
Qui a, au fil des années, cherché des équilibres toujours plus fragiles avec les franges les plus radicales de la gauche ?
Qui a souvent préféré accompagner les revendications identitaires plutôt que rappeler inlassablement ce qui nous rassemble : la République, la laïcité et l'universalisme ?
Les principes plutôt que les équilibres
À force de vouloir satisfaire chaque revendication militante, tu as donné le sentiment que les principes républicains étaient devenus variables, qu'ils pouvaient s'adapter au rapport de force du moment.
Un jour une position. Le lendemain une autre.
Comme si gouverner consistait à tester des hypothèses plutôt qu'à tenir une ligne.
La politique n'est pourtant pas un laboratoire.
Elle exige une colonne vertébrale. Une boussole. Le courage de déplaire parfois, précisément pour ne jamais renoncer à l'essentiel.
Pendant des années, tu as contribué à installer un climat où les surenchères militantes prenaient progressivement le pas sur l'universalisme républicain, où l'on fragmentait davantage la société qu'on ne la rassemblait, où les appartenances finissaient par peser plus lourd que ce qui nous unit.
Et aujourd'hui, tu sembles découvrir que ces logiques finissent toujours par échapper à ceux qui pensent pouvoir les maîtriser.
La mémoire compte aussi
Le plus étonnant, au fond, n'est peut-être même pas ta tribune.
Le plus étonnant, c'est qu'elle soit déjà accueillie comme si elle surgissait de nulle part, détachée de douze années de choix politiques, d'alliances assumées, de renoncements et d'ambiguïtés.
Comme si quelques lignes suffisaient à suspendre la mémoire.
Comme si l'on pouvait commenter cette prise de position sans jamais la confronter à ton propre parcours, à ce que tu as porté, encouragé ou laissé prospérer.
Pourtant, la mémoire est une exigence démocratique.
Elle ne consiste pas à juger un responsable politique sur une tribune, mais à apprécier la cohérence entre ses actes et ses paroles.
Une tribune ne réécrit pas une trajectoire.
Et quelques lignes, aussi habilement rédigées soient-elles, ne sauraient effacer douze années d'une pratique politique dont tu revendiques toi-même l'héritage.
Le paradoxe du pompier pyromane
C'est tout le paradoxe du pompier pyromane.
On souffle sur les braises tant qu'elles réchauffent son propre camp.
Puis, lorsque les flammes deviennent trop hautes, on revêt le casque du pompier, on s'émeut de l'incendie, on appelle au retour à la raison… comme si l'on n'avait aucune responsabilité dans le climat qui l'a rendu possible.
Les incendies politiques obéissent à la même règle que les autres : ils dépassent toujours celui qui croyait pouvoir en contrôler la propagation.
Le courage politique
Ta tribune aurait eu davantage de force si elle avait commencé non par une lettre adressée à Jean-Luc Mélenchon, mais par un regard lucide sur tes propres responsabilités.
Assumer d'avoir cru que l'on pouvait durablement composer avec une radicalité qui ne compose avec personne.
Assumer d'avoir parfois préféré les équilibres tactiques à la clarté des principes.
Assumer que, lorsque l'on brouille les repères pendant des années, il ne faut pas s'étonner que certains finissent par ne plus reconnaître les limites.
Le courage politique ne consiste pas à dénoncer l'incendie lorsqu'il est devenu visible de tous. Il consiste à ne jamais avoir joué avec les allumettes.
💬 Laissez un commentaire
0 commentaire(s)✨ Ajouter un commentaire
✏️ Écrire un commentaire