Forum Libération : Le marché crée-t-il la pauvreté ?

Billet

Le meilleur moyen de lutter contre la pauvreté est-il d’aider ceux qui créent les richesses, pour que les pauvres en profitent, ou de redistribuer vers les plus pauvres, pour valoriser leur travail et leur permettre de consommer ?

Martin Hirsch Haut-commissaire aux Solidarités actives contre la pauvreté .

Vieux débat, curieusement jamais épuisé. Comme s’il fallait choisir entre créer les richesses, indifféremment de la manière dont on les distribue ou les répartir, sans se préoccuper de l’influence des mécanismes de répartition sur leur production. Penser qu’il fallait choisir entre les deux termes de l’alternative a conduit au paradoxe social français (expression bien plus juste que celle de modèle social français) : des dépenses sociales élevées avec un taux de chômage fort et un niveau de pauvreté au mieux stagnant. Or, quand on regarde sur les trente dernières années, on constate une absence de corrélation entre le taux de pauvreté d’une part, le rythme de la croissance et l’évolution du chômage d’autre part. Ceci impose une politique autonome de lutte contre la pauvreté, en complément de la politique économique qui vise à favoriser la croissance et de celle qui recherche le plein emploi. Dans les années 60 et 70, on luttait efficacement contre la pauvreté en redistribuant, vers les plus âgés. Aujourd’hui, combattre la pauvreté impose prioritairement de réduire le nombre de travailleurs pauvres et de définir enfin des politiques efficaces à l’égard des 18- 24 ans. Le préalable, c’est de définir un objectif de réduction de la pauvreté, ce qui a été fait pour la première fois dans notre pays, afin de sortir la lutte contre la pauvreté d’une approche compassionnelle de compensation des effets de la paupérisation pour en faire une véritable politique sociale.

«Quand on voit la politique du crédit et du surendettement menée un peu partout, on voit bien que le marché crée de la pauvreté. Le marché crée à la fois de la richesse et de la pauvreté. Au-delà de la hausse des inégalités, il peut détériorer la situation matérielle des gens. Le problème, en France, c’est qu’on n’a pas vu que les mécanismes de réduction de la pauvreté instaurés dans les années 70 ou 80 n’étaient plus adaptés aux jeunes et aux actifs d’aujourd’hui. Ceux qui sont sans emploi doivent absolument avoir la garantie de gagner davantage en acceptant un travail plutôt que de rester au chômage, c’est le but du revenu de solidarité active (RSA) dont l’expérimentation vient d’être adoptée. Il faut instaurer une fiscalité plus juste ; par exemple, si on fait des boucliers fiscaux pour les riches, on doit en faire aussi pour les pauvres. Je pense que l’on peut essayer de concilier marché et lutte contre la pauvreté à condition que ceux qui s’y engagent tiennent leurs objectifs. Tant que j’aurai le sentiment que mon action au gouvernement, ndlr peut être utile, je continuerai à me battre. Je garde une certaine utopie, même là où je suis.»

14092007450.jpg

Texte alternatif

Denis MacShane Ancien ministre britannique des Affaires européennes.

«Le marché ne crée pas la pauvreté mais l’inégalité. Sans l’idée d’un marché ouvert, on ne va pas créer la richesse qui pourra être redistribuée. Les pays européens qui ont le plus développé leur économie sont ceux qui ont accueilli le plus d’immigrés. On ne peut pas bâtir autour de nous une ligne Maginot et laisser dans la pauvreté l’Afrique et une partie de l’Asie. La lutte contre la pauvreté doit être internationale. C’est pour ça qu’il faut plus de marché. Et surtout redonner du travail aux travailleurs. Nous, on a réussi à faire passer l’idée dans le monde que l’Angleterre était le pays où il fallait investir. Il faut faire de la France l’endroit où tous voudront investir.»

Voici dix propositions pour combattre la pauvreté.

1. Enoncer clairement le problème. Les pauvres existent. La pauvreté existe. La gauche a recours à des euphémismes comme «exclusion sociale» alors qu’au quotidien, la pauvreté n’a pas disparu.

2. Tirer des enseignements des autres pays. Pourquoi certains pays, certaines régions, sont-ils moins pauvres que d’autres ?

3. Décréter un salaire minimum européen. Le concept d’un salaire de base, sous la supervision des syndicats, devrait devenir un droit universel.

4. Ne pas toujours s’en prendre aux riches. Inégalité et pauvreté ne sont pas la même chose. Combattre la pauvreté reste la priorité.

5. Introduire un impôt sur le revenu «négatif». C’est l’un des succès surprises de la Grande-Bretagne du Labour. 6 millions de personnes aux faibles revenus perçoivent une aide de l’Etat par le biais du système d’imposition. Cette redistribution convertit des aides sociales en salaires.

6. Trouver du travail pour les travailleurs. La pauvreté n’a jamais été vaincue uniquement par l’aide sociale. La pauvreté la plus dure sera abolie par le travail.

7. Réinventer les syndicats. Les pauvres sont exclus des syndicats qui ne représentent que les salariés. En France, les salariés de la plupart des syndicats sont payés par les contribuables. C’est un transfert de revenus d’ouvriers pauvres vers le secteur capitaliste en faveur de salariés aux emplois protégés.

8. Dire la vérité sur la pauvreté dans le monde. Le FMI et la Banque Mondiale paupérisent la planète. Ils représentent des élites politiques qui volent la richesse de leurs nations pour la placer dans des banques.

9. Ouvrir les économies. Le protectionnisme agricole en Europe contribue à la pauvreté en Afrique. La pauvreté ne sera pas abolie en France tant qu’elle existera au Maroc ou au Sénégal.

10. Donner plus de pouvoir aux femmes. Elles sont les vraies pauvres de l’Europe et du monde.

14092007451.jpg

Ajouter un commentaire

Le code HTML est affiché comme du texte et les adresses web sont automatiquement transformées.