Pourquoi revenir encore sur Pétain et Gergovie ?
Vous allez encore me dire que je fais une fixette sur Pétain. Je vous vois venir. Mais ce n’est pas moi qui ai choisi de remettre Gergovie au centre du débat politique. Et lorsque des responsables aussi cultivés, aussi familiers de l’histoire et de ses symboles que Laurent Wauquiez ou Jean-Luc Mélenchon s’emparent d’un même lieu, je crois légitime de s’interroger sur ce qu’ils viennent y chercher.
Car ces hommes ne sont pas des ignorants. Mélenchon, notamment, est un homme de lettres, nourri d’histoire, de philosophie et de culture politique. Il connaît la force des images, le poids des mots et la manière dont les mythes façonnent la conscience collective. Ses choix méritent donc d’être examinés avec toute l’attention qu’exige leur portée politique.
Et Gergovie n’est pas un décor innocent.
De Vercingétorix à Vichy : les métamorphoses d'un symbole
En 52 avant notre ère, Vercingétorix y remportait une victoire contre César. Il ne défendait pas la France, qui n’existait pas encore, mais une coalition de peuples gaulois. Les siècles ont fait de cette bataille un symbole de résistance, d’unité et de souveraineté nationale.
Le 30 août 1942, Philippe Pétain choisissait ce même plateau pour célébrer l’unité française. Des terres venues de France et de l’Empire colonial y furent symboliquement rassemblées. Le régime de Vichy, engagé dans la collaboration, empruntait ainsi à notre passé le prestige d’une résistance qu’il ne pouvait lui-même incarner.
L’histoire a parfois de ces contradictions qui devraient nous interdire toute légèreté avec la mémoire.
Laurent Wauquiez et Jean-Luc Mélenchon : un même lieu, des récits différents
En 2022, Laurent Wauquiez faisait à son tour de Gergovie un lieu fondateur de l’identité française, revendiquant la fierté de nos racines et dénonçant la vision d’une Gaule « créolisée » défendue par Jean-Luc Mélenchon.
Quatre ans plus tard, voilà précisément Mélenchon qui choisit Gergovie comme arrière-plan de son affiche présidentielle. Son entourage établit même un parallèle explicite entre le combat de Vercingétorix contre César et celui du candidat insoumis face aux puissances qu’il dénonce.
De la « Force tranquille » de Mitterrand à la mémoire de Gergovie
Certains y voient un hommage à la « Force tranquille » de François Mitterrand. Mais derrière Mitterrand, en 1981, se trouvait le village de Sermages, dans la Nièvre, avec son clocher et ses maisons. L’image d’une France paisible, bien éloignée du champ de bataille de Gergovie.
La ressemblance des affiches ne doit pas masquer cette différence fondamentale : l’une évoquait la tranquillité, l’autre convoque une mémoire de conquête et de résistance.
Quand le peuple se retrouve derrière la figure d'un chef
L’un invoque les racines, l’autre la souveraineté populaire. Les idéologies diffèrent, les intentions aussi. Mais le recours à un même imaginaire national soulève une question essentielle : pourquoi cette fascination pour le peuple rassemblé autour d’un chef ?
C’est ici que Gergovie devient, à mes yeux, le miroir de certaines tentations populistes.
Car le populisme ne consiste pas seulement à parler au nom du peuple. Il apparaît lorsque la diversité de ses aspirations s’efface derrière une volonté prétendument unique, lorsqu’un dirigeant se présente comme son interprète naturel et que la contradiction risque de devenir une trahison.
Comparer les usages de l'histoire n'est pas confondre les hommes
Je ne confonds évidemment pas Pétain, Wauquiez et Mélenchon. Ce serait une faute historique et morale. Et rien ne permet d’affirmer que les deux derniers auraient voulu se référer à la cérémonie de 1942.
Mais cette évidence ne doit pas nous interdire de réfléchir à la manière dont un même lieu peut servir, à différentes époques, à mettre en scène l’unité nationale et l’autorité de celui qui prétend la représenter.
Le danger commence lorsque le peuple cesse d’être une communauté de citoyennes et de citoyens libres pour devenir une abstraction dont un homme revendique l’incarnation.
La République n'attend pas son général
La nation n’est pas une propriété héréditaire dont la droite détiendrait les titres. Le peuple n’est pas davantage une forteresse politique dont la gauche radicale posséderait les clés. Et la République n’est pas une armée attendant son général.
Deux mille ans nous séparent de Vercingétorix. Nous avons traversé les monarchies, les empires, les révolutions et les guerres pour conquérir quelque chose de bien plus précieux qu’une victoire militaire : le droit de décider librement de notre avenir.
Ce droit ne devrait jamais être confisqué par celles et ceux qui prétendent mieux connaître que nous la volonté du peuple.
Gergovie appartient au passé, mais la liberté qu’elle peut symboliser appartient au présent.
Et si nous devions retenir une seule leçon de cette histoire, ce serait peut-être celle-ci : la grandeur d’un peuple ne se mesure pas à la puissance de son chef, mais à sa capacité de rester libre.