L'Histoire n'est jamais immaculée
L'Histoire n'est pas peuplée d'hommes irréprochables ni d'initiatives immaculées. Elle porte ses contradictions, ses compromissions et parfois ses infamies.
Pétain a récupéré la fête des mères et détourné le 1er Mai. L'Ordre des médecins fut institué sous Vichy avant d'être refondé à la Libération. Louis Renault, accusé de collaboration, est mort sans avoir été jugé. Son entreprise demeure pourtant un symbole de notre industrie. La Coccinelle est née d'un projet voulu par Hitler. Et nous lisons toujours Céline, malgré ses ignobles pamphlets antisémites.
À Cuba, un régime autoritaire a développé d'importantes politiques sanitaires et éducatives. Au Nicaragua, la révolution sandiniste a mené une remarquable campagne d'alphabétisation. Reconnaître ces réalisations ne signifie évidemment pas absoudre les répressions de ces régimes.
Certains me répondront qu'il faut séparer l'homme de l'œuvre.
Non. Certainement pas.
Ce serait trop facile. Les responsabilités ne s'effacent pas avec le temps, et le talent, la réussite ou l'utilité ne sauraient jamais servir d'absolution.
Mais lorsqu'une œuvre, un symbole ou une initiative entre dans le patrimoine collectif, lorsque des générations s'en emparent, le transforment et lui donnent une portée positive, faut-il éternellement le ramener aux fautes ou aux arrière-pensées de ses origines ?
L'héritage n'est pas l'innocence. Mais il n'est pas davantage une condamnation perpétuelle.
Octobre Rose : quand la polémique prend le pas sur la cause
C'est précisément ce qui me dérange dans la polémique engagée par Mathilde Panot autour d'Octobre Rose.
Je peux comprendre sa critique du cynisme de certains industriels, capables de financer des campagnes de prévention tout en commercialisant des produits dont les risques sanitaires ou environnementaux méritent d'être examinés. La philanthropie n'efface aucune responsabilité.
Mais faut-il creuser indéfiniment dans les origines d'une mobilisation devenue populaire, jusqu'à trouver la prise politique qui permettra de la discréditer ?
Et surtout, pourquoi faut-il, une fois encore, en arriver au conflit israélo-palestinien ?
Quand Israël devient une référence obligée
Mathilde Panot évoque une filiale israélienne d'un groupe agrochimique pour nourrir sa critique d'Octobre Rose. Que cette entreprise soit examinée, que ses pratiques soient contestées, pourquoi pas ?
Mais pourquoi cette référence devient-elle si importante lorsqu'il est question d'un ruban destiné à sensibiliser au cancer du sein ?
À force de chercher Israël derrière des causes qui devraient nous rassembler, on finit par installer un soupçon dont les ressorts peuvent rejoindre ceux d'un antisémitisme larvé.
Ce n'est pas une accusation individuelle à lancer sans preuve, mais une dérive collective qu'il serait irresponsable de ne pas interroger.
Car il existe une différence entre dénoncer une contradiction et chercher, coûte que coûte, à transformer chaque sujet en nouveau champ de bataille idéologique.
Une cause qui appartient désormais à celles et ceux qui la portent
Octobre Rose n'appartient plus à ses premiers promoteurs. Il appartient aussi aux malades, aux familles, aux soignants, aux chercheurs et aux bénévoles qui lui donnent chaque année sa véritable signification.
On peut dénoncer les mains qui financent une cause sans demander à celles qui la portent de baisser les bras.
Ce qui rassemble mérite aussi d'être défendu
Et peut-être est-ce là l'une des grandes responsabilités de la politique : savoir reconnaître ce qui rassemble, même lorsque tout n'est pas parfait, plutôt que de chercher sans cesse ce qui pourrait diviser.
Car à force de vouloir débusquer l'impureté partout, on risque de finir par salir jusqu'à ce qui fait encore notre humanité.
Et pendant que nous disputons l'origine des rubans, des femmes continuent de se battre contre le cancer.