Il y a des nuits où l’on dort peu
Il y a des nuits où l’on dort peu.
Et lorsque l’on dort peu, on pense beaucoup.
On ne sait d’ailleurs pas toujours très bien si l’on réfléchit parce que le sommeil ne vient pas, ou si le sommeil ne vient pas parce que certaines pensées pèsent plus lourd que d’habitude.
Cette nuit a été de celles-là.
Peut-être parce que les mots entendus ces dernières heures ne sont pas tout à fait des mots ordinaires. Peut-être parce que, derrière les déclarations, les analyses géopolitiques, les chiffres et les commentaires, quelque chose finit par s’installer silencieusement : la sensation que nous entrons dans un temps différent.
Un temps plus long. Plus incertain. Plus exigeant aussi.
La réunion organisée à l’Élysée avec les responsables des forces politiques et les candidats à l’élection présidentielle aura au moins eu ce mérite : permettre à celles et ceux qui pourraient demain exercer les plus hautes responsabilités du pays d’entendre directement les responsables du renseignement, de la sécurité nationale et de l’énergie sur l’état du monde et sur ses conséquences pour la France.
Ce qui en ressort n’appelle ni à la panique ni à l’indifférence.
Cela appelle à la responsabilité.
Apprendre à raisonner dans le temps long
La guerre en Ukraine se poursuit. Les menaces hybrides — cyberattaques, ingérences, opérations de déstabilisation, atteintes possibles aux infrastructures — occupent désormais une place grandissante dans les préoccupations européennes.
Dans le même temps, les tensions au Moyen-Orient et sur les grandes voies d’approvisionnement énergétique produisent des conséquences directes sur le pétrole, le gaz, les carburants et, progressivement, sur l’ensemble de notre économie.
Le chef de l’État l’a dit : nous devons désormais raisonner dans le temps long.
Et c’est peut-être précisément cette phrase qui mérite que l’on s’y arrête.
Parce qu’entrer dans le temps long change beaucoup de choses.
Cela signifie que nous ne pouvons plus simplement attendre que la crise passe. Il faut apprendre à vivre avec davantage d’incertitude, réduire nos fragilités, protéger ce qui doit l’être et surtout préparer ce qui peut encore l’être.
Une Région ne peut pas tout. Mais elle peut agir.
Dans une démocratie, cette responsabilité n’est pas seulement celle de celui qui gouverne.
Elle appartient également à celui qui s’oppose, à celui qui représente un territoire, à celui qui dirige une collectivité.
Chacun doit évidemment rester dans son rôle. Une Région n’a pas de diplomatie étrangère. Elle ne décide ni de la guerre ni de la paix. Elle ne commande ni les armées ni les services de renseignement. Elle ne fixe pas la fiscalité nationale sur le carburant.
Mais elle n’est pas pour autant condamnée à regarder passer la crise.
Parce que ses conséquences, elles, arrivent dans nos territoires.
Elles arrivent lorsqu’un salarié doit prendre sa voiture tous les jours parce qu’aucun transport collectif ne correspond à ses horaires.
Elles arrivent lorsqu’une famille voit simultanément augmenter son plein de carburant, son chauffage et le prix de certains produits.
Elles arrivent lorsqu’un artisan ou une PME voit ses charges énergétiques progresser brutalement.
Elles arrivent lorsqu’un réseau public ou une entreprise devient la cible d’une attaque informatique.
Elles arrivent enfin lorsque l’incertitude s’installe et que ceux qui disposent du moins de marge financière sont encore ceux auxquels on demande le plus rapidement de s’adapter.
C’est ici que les collectivités doivent prendre leur part.
Et en Auvergne-Rhône-Alpes, nous disposons de leviers.
Un bouclier régional de mobilité
Le premier est sans doute le plus évident : celui des transports.
La Région organise les transports ferroviaires régionaux et peut agir sur les dessertes et sur leur politique tarifaire. Ce n’est donc pas une compétence abstraite : elle touche directement la vie quotidienne de millions de personnes.
Face à une hausse durable du prix des carburants, nous devrions pouvoir étudier sans tabou la création d’un véritable bouclier régional de mobilité.
Cela ne signifie pas décréter demain la gratuité générale des trains et des cars.
Une telle mesure coûterait très cher, bénéficierait également à ceux qui n’en ont pas besoin et pourrait accroître la saturation de certaines lignes sans améliorer suffisamment l’offre.
Mais entre ne rien faire et tout rendre gratuit existe tout un champ de solutions intelligentes.
Pourquoi ne pas imaginer, pendant la durée de la crise, un abonnement régional exceptionnel à prix fortement réduit pour les travailleurs aux revenus modestes pouvant abandonner tout ou partie de leur voiture ?
Pourquoi ne pas identifier les territoires où les habitants sont aujourd’hui prisonniers de leur automobile faute d’alternative crédible, et renforcer prioritairement les dessertes sur ces axes ?
Pourquoi ne pas mieux articuler TER, Cars Région et réseaux urbains afin que changer de réseau ne signifie plus multiplier les abonnements et les tarifs ?
Penser aussi à ceux qui travaillent quand les autres dorment
Pourquoi ne pas regarder également les horaires autrement ?
Nous raisonnons encore beaucoup trop avec la journée de travail traditionnelle : huit heures, dix-sept heures.
Mais une Région industrielle, touristique et hospitalière vit aussi à cinq heures du matin, à vingt-trois heures, le dimanche et les jours fériés.
Les soignants, les ouvriers, les agents de nettoyage, les salariés de la logistique, de la restauration, de l’industrie ou des transports connaissent cette réalité.
Une politique de mobilité vraiment sociale devrait commencer par eux.
Réduire durablement la vulnérabilité de nos entreprises
La deuxième responsabilité est économique.
Notre région est l’une des grandes régions industrielles françaises. Des milliers de petites et moyennes entreprises y sont directement exposées au coût de l’énergie.
Il ne s’agit pas d’organiser une distribution permanente de chèques publics.
Il s’agit de se demander comment chaque euro dépensé peut diminuer durablement leur vulnérabilité.
Aider une entreprise à réduire sa consommation, à moderniser un procédé industriel énergivore, à mieux isoler ses bâtiments, à produire une partie de son énergie ou à électrifier certains usages peut coûter aujourd’hui, mais éviter des dépenses autrement plus importantes demain.
L’indépendance énergétique commence aussi par une somme de dépendances que l’on supprime.
La résilience numérique est devenue une nécessité
Il existe également un troisième sujet dont nous parlons encore trop peu dans nos assemblées : la résilience numérique.
Lorsque l’État nous alerte sur l’augmentation des cybermenaces et des opérations hybrides, nous devons regarder sans détour nos propres fragilités.
Nos systèmes informatiques régionaux sont-ils suffisamment protégés ?
Nos lycées le sont-ils ?
Nos réseaux de transport pourraient-ils continuer à fonctionner après une cyberattaque importante ?
Avons-nous prévu comment continuer à informer, payer, transporter ou accueillir si certains outils numériques devenaient indisponibles pendant plusieurs heures ou plusieurs jours ?
Se poser ces questions n’est pas céder à l’alarmisme.
Se préparer, c’est précisément éviter de paniquer le jour où l’incident survient.
Nous pourrions donc engager un audit approfondi des infrastructures numériques relevant directement de la Région, multiplier les exercices de continuité d’activité et renforcer l’accompagnement des petites et moyennes entreprises en matière de cybersécurité.
Commencer par notre propre consommation
Il y a ensuite notre propre consommation énergétique.
Une collectivité qui demande aux habitants et aux entreprises de s’adapter doit commencer par regarder ce qu’elle peut changer elle-même.
Nos lycées, nos bâtiments, nos déplacements, nos marchés publics : chaque économie durable d’énergie constitue à la fois une économie financière, une dépendance diminuée et une contribution à la transition écologique.
Et si nous inventions les Jeux d’hiver du monde qui vient ?
Mais si nous acceptons réellement l’idée que nous entrons dans un temps long, alors une autre question mérite d’être posée.
Celle des Jeux olympiques et paralympiques d’hiver de 2030.
Je la pose sans procès, sans posture et sans hostilité de principe aux Jeux.
J’aime ce qu’ils peuvent représenter : le sport, la rencontre entre les nations, le dépassement, l’émotion collective, ce moment rare où notre territoire peut s’ouvrir au monde.
Mais justement parce que les Jeux sont importants, nous devons être capables de nous demander si le monde dans lequel ils ont été imaginés est encore exactement celui dans lequel ils devront être organisés.
Le démarrage d’Alpes 2030 a été suffisamment mouvementé pour que les questions de gouvernance, de coûts et de pilotage ne puissent pas être balayées d’un revers de main.
Mais plutôt que de réduire le débat à une opposition entre être « pour » ou « contre » les Jeux, nous pourrions poser une question autrement plus intéressante :
Et si nous inventions des Jeux d’hiver adaptés au monde qui vient ?
Utiliser l’existant plutôt que reconstruire
Des Jeux placés sous la responsabilité de la France et de nos deux Régions, mais dont le principe premier serait de construire le moins possible et d’utiliser d’abord ce qui existe.
Nos équipements français, évidemment.
Mais pourquoi s’interdire par principe de regarder également les infrastructures déjà disponibles ailleurs en Europe lorsque certaines disciplines nécessitent des équipements extrêmement coûteux et très spécifiques ?
Et pourquoi ne pas ouvrir, avec le Comité international olympique, une réflexion plus large encore sur le modèle des Jeux d’hiver de demain ?
Le cadre olympique actuel impose des limites à l’organisation d’épreuves hors du pays hôte et ne permet pas aujourd’hui de répartir librement des compétitions à travers le monde. Mais un règlement n’est pas une loi de la nature.
Si le changement climatique, la raréfaction de la neige, les contraintes financières et l’existence d’équipements spécialisés déjà construits conduisent demain à repenser le modèle, alors la France pourrait précisément être celle qui ouvre cette discussion.
Ne comptons pas seulement les kilomètres. Comptons tout.
Car il faudrait comparer ce qui est rarement comparé.
Quel est le coût financier et environnemental réel du déplacement ponctuel de quelques centaines d’athlètes, techniciens et matériels vers un site existant ?
Et quel est, à l’inverse, le coût carbone et financier de la construction ou de la transformation lourde d’un nouvel équipement, des routes et réseaux nécessaires pour y accéder, puis de son entretien et de son exploitation pendant vingt ou trente ans ?
La réponse ne sera pas toujours la même.
Pour certaines disciplines, rapprocher les épreuves réduira évidemment les déplacements et sera la solution la plus pertinente.
Pour d’autres, utiliser un équipement existant situé plus loin pourrait produire, sur l’ensemble de son cycle de vie, un bilan environnemental et financier bien meilleur que construire presque à côté un équipement dont nous aurions peu d’usage ensuite.
Ne comptons donc pas seulement les kilomètres. Comptons tout.
Le béton.
Les travaux.
Les transports.
L’énergie.
Les années d’entretien.
L’utilisation réelle après les Jeux.
Et l’argent public immobilisé dans une infrastructure plutôt que consacré à un lycée, un train, un hôpital, une entreprise ou à l’adaptation de nos territoires au changement climatique.
Moins de dette, moins de carbone, plus d’héritage utile
Ce pourrait même devenir la signature d’Alpes 2030 : non pas les Jeux les plus grands ou les plus coûteux, mais des Jeux capables de démontrer, chiffres à l’appui, que chaque choix d’implantation a été effectué selon son efficacité économique, sociale et environnementale globale.
Entre deux solutions, choisir celle qui laisse le moins de dette, le moins de carbone et le plus d’héritage utile.
Et lorsqu’un équipement existe déjà, investir éventuellement une fraction de ce qu’aurait coûté sa reconstruction ailleurs pour le moderniser et assurer sa pérennité.
Ce serait aussi cela, la coopération européenne : ne pas reproduire partout les mêmes équipements simplement pour pouvoir dire qu’ils sont chez soi.
Et si, au terme de cette analyse, les circonstances économiques ou internationales rendaient malgré tout impossible une organisation responsable en 2030, alors la question de la temporalité elle-même ne devrait pas être interdite.
Reporter, redimensionner ou réinventer n’est pas nécessairement renoncer.
Parfois, gouverner consiste précisément à reconnaître que le monde a changé depuis le jour où une décision a été prise.
Je ne prétends pas avoir aujourd’hui la réponse.
Mais ne pas poser la question serait déjà une manière d’y répondre.
Des moyens plus rares obligent à choisir
Car parallèlement, la France prépare un budget 2027 extrêmement difficile.
Le gouvernement évoque un effort budgétaire d’environ 54 milliards d’euros pour tenter de ramener le déficit public à 5 % du PIB. Cela ne signifie pas 54 milliards de coupes nouvelles : une part importante correspond à l’effort nécessaire pour contenir la progression spontanée de la dépense publique.
Mais l’équation demeure redoutable.
Il faudra protéger davantage sur certains sujets tout en maîtrisant globalement la dépense.
Défense, sécurité, énergie, pouvoir d’achat, santé, école, dette : les besoins ne disparaîtront pas parce que les moyens deviennent plus rares.
Cela signifie qu’à tous les niveaux nous allons devoir apprendre à hiérarchiser.
Tout protéger indistinctement n’est plus possible.
Ne protéger personne serait socialement insupportable.
Il faudra donc concentrer l’effort là où quelques dizaines d’euros supplémentaires sur un plein, une facture ou un abonnement suffisent réellement à faire basculer le budget d’un foyer.
Construire un véritable plan régional de résilience
Et peut-être la période qui s’ouvre devrait-elle nous pousser à retrouver quelque chose devenu trop rare : la capacité de travailler ensemble.
Je le dis d’autant plus facilement que je siège dans l’opposition régionale et que je sais combien le débat peut parfois devenir brutal. Nous avons trop souvent le sentiment que l’opposition est tenue à distance et que ses propositions peinent à être entendues avant même d’avoir été examinées.
Mais l’heure est moins aux procès d’intention qu’à la recherche de solutions.
Pourquoi ne pas réunir rapidement autour de l’exécutif régional tous les groupes politiques, mais également les acteurs économiques, les syndicats de salariés, les représentants des territoires, les autorités de transport et les acteurs de l’énergie ?
Pas pour une grand-messe.
Pas pour produire cinquante pages supplémentaires.
Mais pour bâtir un véritable plan régional de résilience.
Quelques objectifs.
Quelques mesures.
Un coût connu.
Un calendrier.
Une évaluation.
Un volet mobilité pour limiter les conséquences de la hausse du carburant.
Un volet économique pour accélérer la diminution de notre dépendance énergétique.
Un volet cybersécurité pour protéger nos infrastructures et nos services publics.
Un volet consacré aux bâtiments publics et aux lycées.
Et un véritable réexamen d’Alpes 2030 à l’aune de cette nouvelle situation : son coût, sa gouvernance, son empreinte, son héritage et la possibilité d’inventer, avec le CIO, une autre manière d’organiser demain les Jeux d’hiver.
Avec peut-être une règle commune à tout cela : aucune nouvelle dépense sans savoir comment elle sera financée, aucun euro public sans savoir à qui il sera réellement utile.
Attendre le retour du monde d’avant n’est plus une politique
Ce serait une manière adulte d’aborder les prochaines années.
Nous ne savons pas combien de temps dureront les guerres actuelles.
Nous ne savons pas jusqu’où iront les tensions énergétiques.
Nous ne savons pas davantage quelles formes prendront demain les tentatives de déstabilisation de nos démocraties.
Mais nous savons une chose : attendre que le monde redevienne exactement celui d’avant n’est probablement plus une politique.
Alors préparons-nous.
Sans peur.
Sans naïveté.
Sans transformer chaque difficulté en occasion de marquer un point contre l’autre.
À chacun de prendre sa part
Être républicain, ce n’est pas demander aux oppositions de se taire lorsque la situation devient difficile.
C’est accepter que la majorité décide, que l’opposition contrôle, critique et propose, mais que chacun soit capable, lorsque l’intérêt général le commande, de poser ses idées sur la même table.
Nous reprendrons ensuite nos désaccords.
Ils sont nécessaires.
Mais lorsque le monde vacille, la première responsabilité de celles et ceux qui exercent un mandat n’est peut-être pas de savoir qui aura raison demain.
Elle est de faire en sorte que celles et ceux que nous représentons aujourd’hui soient le mieux protégés possible.
Et, à notre place, avec nos compétences, nos convictions et nos moyens, de prendre notre part.
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