Admirer ne peut plus signifier fermer les yeux
Il arrive un moment où admirer ne peut plus signifier fermer les yeux.
Patrick Bruel reste présumé innocent. Il appartient à la justice d’établir les responsabilités pénales. Mais la présomption d’innocence n’est pas une prescription d’indifférence.
Trente-deux plaintes sont désormais rapportées. Patrick Bruel a été mis en examen dans plusieurs dossiers et placé sous contrôle judiciaire. Derrière ces chiffres, il y a surtout des femmes. Certaines racontent des faits anciens, avec tout ce que cela suppose de silence, de peur, de honte parfois, et de difficulté à être entendues.
Cette affaire ne parle donc pas seulement de Patrick Bruel.
Elle parle aussi de nous.
De notre capacité à regarder en face ce qui dérange lorsque celui qui est mis en cause appartient à notre paysage affectif. Un artiste aimé. Une personnalité admirée. Une figure que nous avons parfois installée sur un piédestal.
Aimer une œuvre crée des souvenirs. Cela ne doit jamais créer une immunité.
Lorsque la réalité ne correspond plus à la légende
Je peux le dire d’autant plus facilement que j’ai moi-même connu ce vertige.
Lorsque j’ai créé le SAMU social de Grenoble et que je me suis engagé dans l’action humanitaire, l’abbé Pierre représentait pour moi une figure tutélaire. Comme pour beaucoup de Français, il incarnait la solidarité, la fraternité, la révolte contre la misère.
Puis sont venues les révélations sur les violences sexuelles.
Et avec elles l’effondrement d’une image.
Mais il y avait déjà eu, en 1996, son soutien à Roger Garaudy, auteur d’un ouvrage développant des thèses négationnistes sur la Shoah, ainsi que ses propos sur un prétendu « lobby sioniste international ». Il est ensuite revenu sur ce soutien, mais ces mots avaient été prononcés.
Alors une question s’impose : que faisons-nous lorsque la réalité ne correspond plus à la légende ?
Une cause juste ne rend pas nécessairement juste celui qui la porte.
À Grenoble, cette question n’est pas abstraite
Et cette question, à Grenoble, n’est pas abstraite.
À l’arrêt de tram Chavant, Henri Grouès demeure représenté à travers son engagement dans la Résistance. Cet engagement est un fait historique et personne ne demande de le nier.
Mais raconter l’histoire n’est pas la même chose que rendre hommage.
Je me suis battu pour que cette représentation soit retirée ou, au minimum, réellement contextualisée. J’avais moi-même ajouté une présentation rappelant qui était aussi Henri Grouès. Elle a été retirée. La représentation, elle, demeure.
Quelle logique y a-t-il à conserver une présentation essentiellement glorieuse d’un homme lorsque nous connaissons désormais l’ensemble de son histoire ?
On ne réécrit pas l’histoire en retirant une représentation honorifique.
On cesse simplement de confondre mémoire et célébration.
Le parallèle est volontairement provocateur : personne n’imaginerait aujourd’hui justifier en Italie une représentation élogieuse de Mussolini au motif que son régime a construit des routes ou des infrastructures.
Je ne compare évidemment pas Henri Grouès à Mussolini.
Je compare un raisonnement : celui qui consiste à retenir ce qui nous arrange dans une biographie pour continuer à célébrer celui que nous avons décidé d’admirer.
L’histoire mérite mieux que cela.
Elle doit être entière.
Être fan n’abolit pas la conscience
C’est aussi ce que l’affaire Patrick Bruel nous renvoie aujourd’hui.
Je comprends qu’un fan puisse être bouleversé. Je comprends moins que l’admiration conduise à insulter les plaignantes, à les soupçonner systématiquement ou à considérer qu’elles mentent simplement parce que leur parole dérange l’image que l’on s’était construite d’un artiste.
Être fan n’abolit pas la conscience.
Et il est temps que les hommes prennent davantage leur part.
Pendant trop longtemps, les violences faites aux femmes ont été considérées comme une affaire de femmes.
Aux femmes de parler. Aux femmes de dénoncer. Aux femmes de manifester. Aux femmes d’expliquer.
Cela doit changer.
À nous, les hommes, de ne plus banaliser.
À nous de ne plus couvrir.
À nous d’intervenir quand un comportement nous paraît inacceptable.
À nous de ne pas transformer automatiquement un homme que nous apprécions en victime d’un complot dès qu’une femme parle.
Et à nous d’éduquer les garçons, dès le plus jeune âge, au consentement, au respect et à l’égalité.
L’exemplarité est la contrepartie du pouvoir
Changer de société demande aussi des actes.
Je défends notamment l’idée d’une attestation d’honorabilité pour les élus et responsables publics, accompagnée de formations réelles sur les violences sexistes et sexuelles, de dispositifs indépendants de signalement et d’une véritable protection de celles et ceux qui témoignent.
L’exemplarité n’est pas une peine.
C’est la contrepartie du pouvoir.
Je salue également les maires, dont Michaël Delafosse, qui ont estimé qu’ils avaient une responsabilité face à la poursuite de la tournée de Patrick Bruel.
Ils ne rendent pas la justice.
Ils rappellent simplement qu’entre condamner sans procès et ne rien voir, il existe un espace : celui de la responsabilité.
Écouter n’est pas condamner
Écouter n’est pas condamner.
Prendre au sérieux n’est pas déclarer coupable.
Protéger n’est pas renoncer à l’État de droit.
Nous devons apprendre à dissocier la fidélité à nos souvenirs de la fidélité à nos principes.
Nous avons le droit d’avoir admiré.
Nous avons le droit d’avoir été inspirés.
Mais lorsque les faits apparaissent, nous avons le devoir de regarder.
Les femmes ont parlé pendant des décennies.
Il est temps que davantage d’hommes parlent à leur tour.
Non pas à leur place.
À leurs côtés.
Et peut-être surtout face aux autres hommes.
Nos idoles ne sont pas au-dessus de notre conscience.
Et notre conscience ne devrait pas attendre qu’une trente-deuxième femme parle pour commencer à s’interroger.
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