La Ligne de Crête

🗨️ Entre ombre et clarté

Une parole vive pour penser le présent, nommer les faits et imaginer demain.

J’ai toujours considéré que la clarté était une exigence en politique. Dire les choses, nommer les réalités, ne pas laisser les citoyens avancer à l’aveugle...

Parce que lorsque tout devient flou, certains s’y retrouvent très bien. Ce que je partage ici n’est ni une attaque, ni un règlement de comptes. C’est un éclairage. Parce qu’à un moment donné, il faut que chacun puisse comprendre ce qui se joue réellement derrière les discours.

Il y a des moments où la politique cesse d’être une boussole et devient un théâtre d’ombres. On y parle de convictions, mais ce sont des trajectoires qui se dessinent. On y invoque des lignes, mais ce sont des calculs qui s’imposent. Et à la fin, ce n’est pas le débat qui tranche, c’est l’intérêt.

Je revois ce déjeuner après la visite de Vencorex, autour de Najat Vallaud-Belkacem. La question des municipales s’invite à table. J’y défends une position qui, pour moi, n’a jamais varié dans ses principes comme dans ses actes : ne pas m’inscrire dans la ligne la plus dure de la France insoumise, celle qui s’incarne autour d’Élisa Martin, figure la plus proche de Jean-Luc Mélenchon sur notre territoire, et que d’autres prolongent aujourd’hui dans les discussions métropolitaines à travers Allan Brunon. Mes candidatures de 2022 et 2024, comme les résultats obtenus, en témoignent sans ambiguïté.

Mais je ne confonds pas constance et rigidité. À cet instant précis, le contexte évoluait. Éric Piolle avait annoncé qu’il ne se représenterait pas et donnait le sentiment de se mettre en retrait, laissant à Laurence Ruffin une autonomie réelle. C’était la lecture que beaucoup faisaient alors, lecture qu’il est lui-même venu contredire récemment par voie de presse. La France insoumise, de son côté, faisait le choix de partir seule.

Dans cette configuration, j’ai défendu l’idée qu’un espace politique nouveau s’ouvrait, qu’une recomposition large à gauche devenait possible, non pas en contradiction avec mes engagements, mais au contraire dans leur prolongement, parce qu’elle reposait sur une lecture lucide des rapports de force du moment.

La réponse de Christophe Ferrari ne fut pas celle d’un désaccord politique construit. Ce fut une fermeture nette, immédiate, sans nuance. Un refus de principe, non pas pour proposer une alternative, mais pour empêcher que cette hypothèse existe. Derrière cette réaction, on ne percevait pas une vision, mais déjà une logique de verrouillage, une volonté de garder la main sur les équilibres à venir.

Il faut ajouter un élément qui, à lui seul, éclaire beaucoup de choses. Après moins d’un an, Christophe Ferrari a fait le choix de quitter Place publique. Non pas dans un désaccord de fond clairement assumé, mais dans un moment où les négociations devenaient déterminantes pour la suite. Un départ qui interroge, tant il intervient précisément au moment où l’appartenance politique pouvait devenir un frein dans certaines discussions. Comme si, une fois l’outil utilisé, il devenait plus simple de s’en défaire pour avancer autrement. Beaucoup de celles et ceux qui avaient cru à cet engagement doivent aujourd’hui s’interroger sur ce que cela dit réellement de la constance des lignes affichées.

Dans les mois qui ont suivi, ce qui s’est mis en place n’avait rien d’une ligne politique structurée. C’était une mécanique. Une mécanique de déstabilisation interne, pensée, organisée, et assumée. L’objectif n’était pas de construire, mais d’empêcher. Empêcher toute possibilité d’accord dès le premier tour, non par conviction, mais pour garder la main sur un calendrier et un rapport de force, au service d’une ambition bien précise : celle d’un troisième mandat métropolitain pour Christophe Ferrari.

Pour cela, il a fallu agir en profondeur. Son directeur de cabinet, Romain Boix, ainsi que Maxime Gonzalez, ancien attaché parlementaire devenu collaborateur à la Métropole, ont été à la manœuvre. Non pas pour éclairer un débat, mais pour peser sur lui, pour le désorganiser, pour créer les conditions d’une division interne. Aller chercher, convaincre, opposer, déplacer les lignes, semer le trouble. Faire en sorte que plus rien ne soit lisible, que tout devienne incertain, afin que, dans ce désordre, une seule chose demeure : la capacité de contrôle.

Et c’est là que la contradiction devient flagrante. Car Maxime Gonzalez, qui se présente aujourd’hui comme l’un des plus fermes opposants à la France insoumise, n’a pas hésité, en 2022 comme en 2024, à soutenir Élisa Martin, figure pourtant la plus alignée localement sur Jean-Luc Mélenchon. Il a également apporté son soutien à Hugo Prévost, candidat de la France insoumise sur la première circonscription de l’Isère en 2024, avant que celui-ci ne soit contraint de quitter ses fonctions pour des faits dont certains connaissaient déjà la gravité avant même la campagne.

Il ne s’agit pas ici de polémiquer, mais de rappeler des faits. Ceux qui, hier, se présentaient comme les garants d’une ligne infranchissable sont aujourd’hui les premiers à s’en affranchir. Ceux qui dénonçaient toute proximité avec la France insoumise en ont, à plusieurs reprises, accepté les arrangements. Il y a là un écart entre les discours et les actes qui ne peut plus être ignoré.

Et pendant que cette stratégie se déployait, d’autres étaient envoyés en première ligne. J’en faisais partie. Il fallait aller au contact, affronter les militants, porter une parole dans des réunions devenues tendues, parfois dures. Pendant ce temps-là, ailleurs, d’autres négociaient, ajustaient, préparaient. Il y avait ceux qui exposaient, et ceux qui organisaient. Ceux qui prenaient les coups, et ceux qui en tiraient les bénéfices.

Puis vinrent les entre-deux, ces instants où les discours se fissurent et où les intentions se révèlent. Autour de la candidate que je soutenais alors, son directeur de campagne et son compagnon, forts d’expériences passées, nous accompagnaient avec sérieux. Ils affirmaient être à la table des discussions sans autre ambition que celle de servir une construction collective, se disant désintéressés de toute perspective personnelle. Les faits, depuis, ont parlé autrement. L’un est aujourd’hui adjoint, l’autre se prépare à reprendre le canton de celle qui est devenue elle-même adjointe.

Et aujourd’hui, tout s’inverse, mais plus grave encore, tout se dévoile. Ce qui relevait hier de lignes rouges devient objet de négociation. Ce qui était dénoncé comme inacceptable devient fréquentable. Hier, c’était Élisa Martin qui incarnait cette ligne. Aujourd’hui, c’est Allan Brunon qui en est l’interlocuteur dans les discussions métropolitaines. Autrement dit, ceux qui désignaient hier un adversaire infréquentable négocient désormais avec lui comme si rien n’avait jamais existé.

Et ce qui apparaît est profondément dérangeant. Ce n’est plus une construction politique, c’est une mécanique de positions. Voir aujourd’hui la France insoumise elle-même discuter avec ceux qu’elle dénonçait hier dit beaucoup de l’état de décomposition que nous traversons. Jusqu’où est-on prêt à aller pour quelques places. Jusqu’où peut-on renier ce que l’on disait encore hier sans que plus rien n’ait de valeur.

Alors oui, il faut le dire avec gravité. Si ces logiques l’emportent, si ces alliances se nouent sur ces bases-là, ce ne sont pas seulement des accords qui se dessinent. C’est une ambiance politique pour les six ou sept années à venir. Une ambiance délétère, faite de méfiance, de rivalités contenues, de contradictions permanentes. Une majorité fragile, incapable de porter une vision claire, parce que construite sur des renoncements.

Alors une question se lève, grave et nécessaire. Que reste-t-il d’une parole politique qui se dérobe ainsi à elle-même. Que vaut une ligne qui se renie au premier tournant. Que construit-on lorsque l’intérêt particulier devient la seule boussole.

Car ce qui apparaît ici n’est pas seulement une succession d’ajustements. C’est une manière d’agir où la responsabilité collective s’efface devant les trajectoires individuelles, où la fidélité aux engagements se dissout dans des calculs d’opportunité. Une politique d’apparence, où l’on joue des rôles avant de redistribuer les cartes.

Mais à cet effacement peut répondre une autre exigence. Celle d’une parole qui tient. Celle d’un engagement qui ne varie pas au gré des vents. Celle d’une gauche qui ne se reconstruit pas dans l’ombre des arrangements, mais dans la lumière de la cohérence.

Oui, une autre voie existe. Plus exigeante, plus sincère, plus fidèle à ce qu’elle prétend défendre.

C’est cette voie qu’il faut ouvrir.

Sinon, ce n’est pas seulement une stratégie qui échoue. C’est une confiance qui disparaît…

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